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dimanche 13 septembre 2015

Seconde peau

Je suis arrivée au festival Érosphère comme ça, par un article d'Agnès Giard. L'enveloppement dans du latex liquide promettait d'être une expérience unique, une de celles à ne pas rater.
Il ne fallait donc pas que je la rate.
C'est ainsi qu'un jeudi, je me retrouve dans une grande salle de danse avec ma robe et mon sac, assise sur une chaise à regarder les autres : des femmes et des hommes jeunes et moins jeunes, un festivalier au visage de Russe qui lui non plus, ne semble connaître personne.
L'atelier commence avec une présentation, puis des conseils : ôter tous nos vêtements sous peine de les abîmer et nous attacher les cheveux. Les hommes sont invités à se raser les parties qu'ils voudront enduites de latex. Sinon la matière se chargera de l'épilation, et celle-ci ne sera pas sans douleur.
Je tergiverse pour garder ma culotte. Lorsque je me dirige vers les toilettes, tout le monde est habillé. Lorsque j'en reviens, tout le monde est nu, ou presque. J'ai l'impression d'un drôle d'avant-après, d'un bizarre jeu des sept différences dans lequel il faut relier chacun à sa tenue.
Je pose mes vêtements sur mon sac et avance dans une forêt de ventres, de seins et de sexes. Même le photographe est nu, incongru avec son appareil à gros objectif. Il circule pour repérer les gens avec un bracelet noir, ceux qui acceptent d'être photographiés.
L'atmosphère est joyeuse. Il n'y a aucune gêne, aucun commentaire, aucun regard insistant ou déplacé. Les corps se côtoient en toute simplicité, certains minces et fermes, d'autres très ronds, d'autres abîmés.
On s'en fiche.

Les officiants sont trois. Devant eux, un seau rempli de latex liquide dans lesquels ils plongent les bras jusqu'aux coudes.
Je pensais la matière noire, elle est beige, avec une forte odeur d'ammoniaque qui m'irrite le nez et les yeux.  
Des files se forment. Premier passage. Des paumes courent, légères, de mes épaules à mes fesses. Leur caresse a une consistance de crème fraîche qui se réchauffe à ma chaleur. Très vite sa mince couche sèche et tiraille. Mes mouvements se gainent d'une seconde peau qui ne laisse rien ignorer de ses replis.
Étrange, la sensation m'est aussi familière. Que me rappelle-t-elle ? Voilà, j'y suis, un masque de beauté peel off, doublé de l'impression d'un film alimentaire agrégé à ma peau. Les pores bouchés, celle-ci ne respire plus. Sa lente "asphyxie", je le sais, fait partie de l'expérience.

Au deuxième passage, j'offre mon torse et mes cuisses.
Mes clavicules, mes mamelons, mon ventre, mon nombril disparaissent sous la crème, loisirs créatifs option peinture. Le camouflage n'est que temporaire. En séchant le latex devient invisible, véritable armure transparente qui fait changer la peau d'aspect. Elle n'est plus souple mais parcheminée comme les peaux des vieillards, comme les bras de ma grand-mère dans sa maison de retraite.
Au fil des minutes les tiraillements s'accentuent. C'est inconfortable, inédit, déroutant. Je me sens emprisonnée, emmaillotée dans un vêtement trop petit, captive d'un corset vivant qui épouse jusqu'à la moelle le moindre de mes gestes. Toute mon enveloppe se rappelle à ma conscience, hyper-présence qui s'accompagne pourtant d'une étrange absence. L'air ne court plus sur ma peau. J'en perçois bien les courants, mais brisés comme des vagues qui s'échoueraient contre un barrage.
Imperméable, le latex m'isole en altérant aussi mon toucher. Je suis une autiste claquemurée dans une écorce aussi mobile qu'un gant. Mes doigts la parcourent, tendue, aussi lisse qu'un plastique doux. Toucher un autre corps, ce n'est plus en éprouver la texture et la résistance, mais glisser tout contre, comme si la caresse s'annulait.
C'est troublant, et ce n'est pas fini.

À suivre.

Ces photos sont le rendu fidèle de l'expérience telle que je l'ai vécue.

Photos de l'article : Horst P. Horst, Shinichi Maruyama.

samedi 12 septembre 2015

L'essence de la vie

Il y a tous ces visages qui m'obsèdent. Ces visages aperçus dans le métro ou croisés dans les rues, ces visages sans âge, défaits, ravagés par la fatigue, le désespoir et la misère, par la folie parfois.
Une femme brune, la quarantaine abîmée, qui errait avec sa valise place de Ménilmontant. Ses yeux étaient un uppercut vibrant de haine, un bloc de colère brute digne de Tuer ou être tué. J'ai tourné le regard et les talons, mais pas assez vite.
Elle m'a frappée dans le dos en hurlant :
- Laissez-moi tranquille !
Deux hommes furent témoins de la scène. Effarés, ils se regardèrent. Allaient-ils intervenir ? Je les dissuadai d'un "Laissez, elle n'est pas bien..." avant de m'engouffrer dans la station de métro.
Choquée, mais à l'abri.
Les paroles de mon ami Siméon sur les vacances des hôpitaux psychiatriques prirent alors tout leur sens.

Place du Colonel Fabien un vieillard au regard perdu échoué sur un banc, une mamie à ses côtés. Son épouse ou une compagne d'infortune ? Eux m'ont regardée passer comme une extraterrestre, le pas fringant dans mes bottes, comme si je détenais, moi, une recette qu'ils ne possédaient plus.
De Couronnes à Jaurès, un ouvrier au visage marqué de cernes si profonds qu'on aurait pu les découper selon les pointillés. Digne dans son épuisement, il oscillait debout, prêt à chuter au moindre cahot. Nous nous sommes observés sans sourire, longtemps. Peut-être ne parlions-nous pas la même langue. Peut-être tous les mots avaient-ils été dits.
Dans la borne Autolib' du boulevard, un SDF que je n'ai vu qu'endormi, engoncé dans des couvertures de fortune. Il a la peau charbon, un blouson déchiré et un bonnet enfoncé sur le crâne jusqu'aux sourcils.
Lui, ce n'est pas son visage qui m'a frappé. Ce sont ses pieds nus et exposés, fragiles, avec leur plante qui dessine deux auréoles pâles sur la nuit. Mais pourquoi n'a-t-il pas de chaussettes ?

Tous ces visages me ramènent aux paroles de Siméon alors qu'une après-midi entière, je lui parlais du BDSM. Apparemment il n'y a aucun lien. Si, pourtant.
Je racontais à mon ami les hommes tenus en laisse, rampant comme des chiens dans la poussière.
Ceux qui réclament des insultes, des brimades, des claques, et se délectent de leur humiliation.
Ceux qui aiment être attachés puis battus, rudement, avant d'être brûlés à la cire. 
Ceux qui veulent faire le ménage chez leur Maîtresse, ranger son bordel et récurer ses toilettes.
Ceux qui veulent être transformés en montures, en putes ou en meubles, puis être oubliés dans un coin du salon.
Ceux qui veulent être piétinés dans un vertige de talons, cuisses, ventre, poitrine bleuis de fers d'escarpins.
Ceux qui sont prêts à payer pour tout ce que les autres, les "gens normaux" comme on dit, paieraient pour éviter.
À l'autre bout du fil Siméon avait marqué une pause avant de conclure :
- Au fond, ce que veulent les soumis, c'est ce que nous voulons tous, ce qui nous fait exister et nous maintient en vie. De l'attention.

Photos René Maltête et Horst P. Horst.

lundi 7 septembre 2015

Obsessions fulgurantes

Même montée sur des escarpins de dix centimètres, elle est petite. Sa silhouette est frêle, sa taille étranglée par un corset. Le plus puissant chez elle, c'est sa voix qui résonne jusque dans les recoins de la salle obscure. Pour sculpter l'espace, quatre flaques de lumière, quatre couleurs, quatre atmosphères, quatre univers qui accueilleront nos obsessions.
- Tout peut être obsession, dit-elle. Tout. 
J'acquiesce en songeant aux fétichistes des pulls en laine et des masques à gaz, aux hommes qui ne peuvent jouir qu'avec une femme qui porte des bas ou une culotte souillée.
- Les obsessions, c'est comme les trains, poursuit-elle. Certaines peuvent en cacher d'autres. Et ici, aujourd'hui, je veux libérer votre obsession la plus secrète, la plus honteuse, celle dont vous n'avez jamais osé parler à personne... Celle que vous n'osez même pas avouer à vous-même.
Aussitôt je me dis que c'est dangereux. Très dangereux, même, que de laisser jaillir, surtout en public, ce que l'on enfouit au plus profond de soi, ce qui exige le silence, la chape de plomb et le divan d'un psychanalyste.
Je me demande aussi comment elle va s'y prendre, cette petite femme si évidemment dominatrice, pour faire clamer à chacun ce qu'il veut taire. Nous supplier n'est pas son genre. Alors va-t-elle nous torturer, juste pour rire ? Nous passer à la question un par un ?
Impossible, nous sommes trop nombreux.
Elle explique que le but de son atelier, c'est de mettre nos obsessions en scène, de composer des tableaux vivants qui seront immortalisés par son compagnon, photographe. Lui a bien quinze ans de moins qu'elle. Il est en quelque sorte son obsession car, ainsi qu'elle le glisse dans un sourire, elle aime les hommes jeunes.
Pour les photos, aucune inquiétude. Elles ne seront pas diffusées et notre anonymat est garanti : masques et cagoules se trouvent dans les valises d'accessoires à notre disposition.
Tout le monde, je crois, a hoché la tête.
- Debout, tous !
Nous voilà invités à marcher en silence tout en réfléchissant à notre obsession. Elle doit s'imposer à nous, nous envahir, nous submerger, nous attirer comme un gouffre dans lequel on meurt de se jeter.
Ce qui n'a pas de nom exige aujourd'hui d'être nommé.

Dans la demi-obscurité les corps se frôlent et se croisent. Les visages sont des taches d'ombre crispées sur leurs plus inavouables secrets.
À quoi pensent-ils, tous ?
Moi, je me demande bien laquelle est la mienne, d'obsession. Des fantasmes, des désirs, j'en ai comme chacun, mais des obsessions ?
Je cherche sans trouver. Je vire et je tourne. Je tourne autour d'idées fixes tel un chien autour d'un piquet, je tourne dans la salle comme sur un manège qui n'en finit plus de tourner.
La Maîtresse, elle, égrène un chapelet de désirs qui ne sont pas les siens :
- Je rêve de me faire baiser contre un mur maculé de pisse... Dans le métro, je ne regarde que les chaussures des femmes, j'imagine leurs talons plantés dans ma gorge... J'aime les hommes jeunes, très jeunes, les adolescents à la bite bien dure... Je rêve qu'on me crache au visage en me traitant de pute...
Les corps continuent de se frôler, électriques, loin des taches de lumière.
- Je rêve de faire l'amour à des inconnus... Qu'on m'attache et qu'on me baise... Allez, à votre tour, maintenant ! Osez murmurer votre obsession, la dire à haute voix, fort, de plus en plus fort !
L'espace s'emplit d'un brouhaha timide. Quelques voix se détachent sans qu'on ne comprenne un seul mot.
- Plus fort, plus fort !
Soudain un homme pile devant moi.
- Je veux te violer et te voir jouir ! Te voir jouir, c'est ça mon obsession.
Je le regarde, perplexe. Je manque de lui répondre qu'il n'a pas compris. Que son obsession n'a rien à voir avec moi. Que je peux en être une incarnation, mais certainement pas la racine.
Trop tard, il est déjà parti.

- Assez marché, stop, asseyez-vous !
La Maîtresse nous attribue à chacun un numéro. Elle compte à voix haute, très vite.
J'hérite du dix-neuf, mon voisin du vingt.
- Numéro un à dix, levez-vous et marchez ! Quand je vous désigne, criez votre obsession à la salle... sauf si, bien sûr, vous préférez la garder pour vous.
Dix corps se dressent d'un bloc pour arpenter le plancher. L'index se pointe sur un jeune homme potelé, moulé dans des collants en dentelle, un Antony Hegarty à la longue chevelure brune et bouclée.
Sa bouche hurle un mot incompréhensible.
- Pardon ? demande la Maîtresse.
- Pénectomie ! répète-t-il.
- Pén... Quoi ? bruit la salle.
- Ablation du pénis, précise-t-il avant que le doigt ne le quitte pour glisser, déjà, sur d'autres corps.
- Me faire violer !
- Le sang !
- Faire mal et avoir mal !
- Enculer un homme !
- Voir des couples baiser !
À chaque cri la Maîtresse approuve.
- Oui, bien, parfait !
J'aime sa neutralité bienveillante, son absence de réaction qui ne questionne ni ne juge. Mais une fois les quarante numéros égrenés, je m'étonne. Il manque les -philie auxquels je m'attendais, ces obsessions déclinées en pédo, zoo, scato, uro, nécro.
La liberté de parole a sa censure, ses limites posées dans le socialement acceptable.

Après nous avoir rassemblés, la Maîtresse nous divise. Quatre flaques de lumière, quatre groupes réunis par affinités de fantasmes.
BDSM pour moi. Évidemment.
Mon voisin me confie que parmi toutes ses obsessions, il a eu beaucoup de mal à choisir. Que l'une, sans doute trop spécifique pour cet atelier, est de féconder une femme en se faisant enculer par une autre munie d'un gode-ceinture, puis d'inverser la scène : la femme enceinte l'encule alors qu'il féconde l'autre.
J'admire la précision du scénario, l'infinie palette de l'imagination humaine. En comparaison, la mienne me semble bien terne. 

La division s'affine encore. À partir de notre groupe la Maîtresse crée un sous-groupe. Nous voilà cinq, cinq à devoir bâtir un scénario sur la trame de nos obsessions.
C'est ainsi que notre quatuor se retrouve debout, autour d'une femme étendue en culotte sur un bloc opératoire.
Consciente, elle pisse le sang.
Il faut l'attacher pour l'empêcher de fuir, l'étrangler pour lui faire perdre connaissance. L'anesthésiste a commis une erreur de dosage et l'incompétence de l'infirmière appelle la punition.
Le chirurgien, lui, a l'accent sud-américain, des pinces à linge au bout des doigts et un string jetable en guise de masque.
Nous avons ri, beaucoup, terminé avant les autres et contemplé un sous-groupe difficile à arrêter.
Leur obsession, c'était l'orgie.


Festival Erosphère, Atelier Obsessions fulgurantes (Snapshot obsessions) 
de Moiselle Pardine.
1re photo : Helmut Newton ; 2e : Anna Hurtig,
3e : portrait d'Antony Hegarty, chanteur d'Antony and the Johnsons.
Dernière photo : je n'en connais pas l'auteur, et la femme n'est pas moi !

jeudi 3 septembre 2015

Tuer ou être tué

Il dit que c'est no limit. Qu'on n'est pas là pour être gentil parce que son atelier s'appelle, après tout, Délices du Mal. Lui-même ne se présente d'ailleurs pas comme gentil. Il se présente comme un enculé à la voix de stentor, un maître de cérémonie qui ne compte pas mâcher ses mots et hurle Shut up! l'index pointé sur une poitrine ou un visage.
Il dit que le mal peut être jouissance. Que la jouissance peut prendre source dans les zones noires de la psyché. Qu'il y a un plaisir, obscur, à faire le mal et un, pervers, à faire mal. Et qu'aujourd'hui, scande-t-il, c'est no limit. Parce que ce même atelier qu'il a animé la veille, il était gentil et que la gentillesse, c'est bien mignon mais ça fait chier.
Je pense à ce Suisse victime la veille de tant de gentillesse. À la morsure rouge et enflée qui orne encore son avant-bras. "Une fille qui m'a sauté dessus", m'a-t-il expliqué en haussant les sourcils. Avec l'autre qui l'avait étranglé par-derrière, ça faisait deux.
Il en riait, le Suisse, et sans doute un peu jaune.
Il n'avait pas vraiment compris le but de l'atelier. Il ne me le recommandait pas vraiment non plus, sauf peut-être "pour voir, à défaut d'autre chose". À chacun de se faire sa propre opinion, après tout.

D'opinion, le maître en a une : chacun est responsable de soi-même. No limit ne signifie pas que de limites, nous n'en avons aucune pour notre personne. Nous sommes donc libres, à tout moment, de dire stop et même de quitter la pièce.
La pièce, justement. Une salle de danse surchauffée dans un sous-sol sans fenêtres, au remugle de moisi et à l'air vicié de sueur. Dedans, une quarantaine de corps, d'esprits et de consciences. Rétifs, moqueurs, fébriles, fâchés. Certains seront éjectés par le maître des lieux alors que d'autres sortiront de leur plein gré, en colère ou en larmes.
Les autres resteront par plaisir ou masochisme. Pour l'expérience de ce qui se joue là, parce que la machine est lancée et que son train d'enfer interdit la fuite. Par curiosité, aussi. No limit, ça s'arrête où ?

Le maître dit de former deux cercles, un plus petit à l'intérieur du plus grand. Les quarante corps s'exécutent et se font face, deux à deux. Aucun geste ne doit être esquissé, aucun mot prononcé. Le point de contact, c'est les pupilles, la fragile passerelle du regard qui nous lie, humains, puis qui nous sépare sur un ordre :
- Un pas sur la gauche !
Les cercles tournent comme des mécanismes d'horloge. De nouveaux couples se forment sur un hasard.
Face à moi, une femme blonde, fluette, une que je croiserais dans le métro sans même la remarquer. Je n'ai pas à basculer le cou, nous sommes de la même taille. Nous nous figeons sans sourire, le buste droit, les bras le long du corps.
Ses yeux noisette plongent dans les miens à l'horizontale, deux jets projetés vers mes pupilles.
- Maintenant, dit le maître, imaginez que l'autre en face de vous est l'Ennemi. Il vous veut du mal. Il veut vous torturer. Il veut vous tuer. Et vous aussi, vous voulez le tuer.
Ses mots étonnent. À ma gauche quelqu'un lance une plaisanterie. Une fille rigole.
- Qui a ri ? s'insurge le maître.
Une main se lève.
- Sors de mon atelier ! Tout de suite !
Un silence glacé retombe sur l'assistance. La fille obéit. La porte claque sur ses pas. Son vis-à-vis reste seul, longue silhouette arc-boutée face au vide.
Qui haïr lorsqu'il n'y a plus personne ?
Le maître se glisse dans l'espace vacant pour reprendre d'une voix lente :
- Tuer ou être tué, c'est la consigne. Tuer ou être tué.

Tuer ou être tué.
Les yeux de la femme s'arriment à nouveau aux miens. Leur expression a changé dans son visage impassible.
Une boule dure palpite dans mon ventre. Mon regard est un bloc brut, une tenaille à clous, un fil mordant de rage et de haine qui pénètre, découpe, dissèque la matière molle de mon ennemie.
Sale pute. Connasse.
Mains, pieds, poings, coudes, genoux, mon regard la renverse, lui brise la nuque, lui pulvérise les entrailles, répand sa merde et son sang dans lesquels je me vautre, victorieuse et comblée. 
Connasse. Salope. Crève.
Face à moi les paupières se ferment et s'ouvrent, très vite. Le corps fluet vacille. Le ventre se gonfle, la poitrine se dilate, la gorge s'écarte, béante, jusqu'à l'étouffement.
La vie de ma meurtrière coule par ses yeux. Elle respire fort, très fort, si fort que son voisin, interloqué, tourne la tête.

- Un pas sur la gauche !
Impair et manque. Je me retrouve face au maître, à ses yeux dont j'oublie la couleur derrière ses lunettes. Bleu, marron, noir ou vert, la haine n'a pas de nuance. Je m'attends à un choc, à un combat qui me videra à mon tour de ma substance, à la rencontre du Mal à l'état brut. 
Le choc attendu ne vient pas.
Dans les yeux qui m'étreignent ni méchanceté ni colère, mais quelque chose de beaucoup plus perturbant.
De la naïveté. De la douceur.
Non, pire. De la tendresse. 

Photo de Frank Horvat.
Dernière toile d'Istvan Sandorfi.

vendredi 15 août 2014

Étrange jalousie

Miles aimait autant le jazz que le latex sur la peau des femmes.
Miles aimait davantage le champagne que le vin. Mais un champagne spécial, cuvée unique millésimée aux flancs de celle qui la distille en elle.
Cette boisson était sa griserie à lui, un plaisir d'autant plus enivrant que ses amantes le lui refusaient souvent. Certaines le décrétaient bizarre, pervers, soudain infréquentable. Il s'en désolait sans pouvoir changer leur opinion.
Quand le manque se faisait trop criant, Miles empruntait le raccourci de l'argent. Payait une professionnelle qui, elle, ne le jugerait pas.
Comparé à d'autres, son fantasme était d'ailleurs bien inoffensif.

Miles m'avait conviée à une soirée privée. Fétichisme, sado-masochisme, jeux de rôles, bondage... Tous les désirs interlopes y auraient droit de cité. Joyeuse débauche de libertins, Maîtres(ses) et esclaves en cuir, latex, vinyle. Encapuchonnés, cagoulés, nus, héros de scènes lascives brillant tels des joyaux dans la pénombre.
Une nuit de stupre accrochée aux entrailles de Paris.
Un goût de nostalgie sur ma langue.
Depuis huit mois, j'avais rompu avec les soirées du bon vieux temps. Ni la tête ni le coeur à ça, d'autant que dans ma vie avait surgi Andrea. Un homme qui, bien qu'ouvert d'esprit, jamais ne comprendrait ce monde à la lisière, cette parenthèse de liberté ouverte au soir pour se refermer à l'aube.
Un amant qui, bien qu'ouvert à d'autres jeux, gardait trop de préventions contre ceux qui mêlaient douleur et jouissance.
Un amoureux qui, bien qu'en couple, me voulait pour lui seul. Moi sa chasse gardée, son territoire d'exclusivité.

Cette soirée privée était une rivale qu'il toisait d'un oeil mauvais. Jaloux et inquiet, mais impuissant à s'y opposer, puisqu'en contrepartie il n'avait rien à offrir. Rien à exiger non plus. De toute façon, il se doutait que mieux valait ne rien m'interdire.
Lassée de notre histoire sans issue, je n'étais, de mon côté, pas mécontente de prendre la clef des champs. De faire l'école buissonnière à la faveur d'une invitation tombée par hasard, par jeu ou par curiosité.
Miles ne m'avait en effet jamais vue. De moi il ne connaissait pas grand-chose, mais ce peu lui suffisait.
Forte de mon anonymat, j'avais parié qu'il ne me distinguerait pas parmi la foule des invités. Lui avait parié l'inverse. Ne nous manquait que le gage, qui fut facile à trouver. Si Miles me reconnaissait - mais peut-on reconnaître une inconnue ? -, je lui prodiguerais et le flacon et l'ivresse.
Marché conclu.
Dans le taxi qui cinglait vers le Marais, je riais toute seule. Si mes cuissardes et mon fouet étaient sagement rangés dans un sac, ma robe en vinyle m'épousait au plus juste. Cachée par un long manteau, elle ne laissait toutefois rien deviner de son indécence.
J'imaginais la tête du chauffeur si, d'un souple mouvement d'épaules, je me dénudais. 

Je savais le pouvoir de transformation de ma tenue. La surprise, le désir qu'elles versaient dans les pupilles des hommes - et même des femmes.
Plus tôt, fin prête, je sortis de ma chambre devant mon amie Ether. Celle-ci s'immobilisa pour me fixer, stupéfaite, une onde de chaleur traversant ses beaux yeux bruns.
Très court vêtue et très haut bottée, j'étais, plus que femme, créature. De Lilith ou des ténèbres, un moi plastique composé de morceaux juxtaposés.
Nulle place pour la tristesse dans cette seconde peau brillante et corsetée. Juste l'éclat d'une femme désirée signant une trêve dédiée au(x) jeu(x).

Le taxi s'enfonça dans une ruelle. S'arrêta devant la seule boutique éclairée. J'étais arrivée.
Certaine que Miles se trouvait déjà à l'intérieur, je poussai la porte.
À peine avais-je franchi le seuil qu'une voix cria mon prénom.
Plus tard, Miles me dirait ne pas avoir hésité une seconde. Cette femme qui entrait ne pouvait être que moi. Pourquoi ? Il n'en savait rien. C'était peut-être ma démarche, ma robe, l'expression de mon visage. Ceci ou tout cela à la fois.
Je m'inclinai. Il avait remporté son pari, et haut la main.
Nous bûmes du champagne. Du vin. Des cocktails. Au fil de notre conversation, la pression dans mon ventre augmentait. Lorsqu'elle fut insoutenable, je cessai soudain de parler. Me levai. Enfourchai Miles renversé sur les coussins. Et, penchée sur lui, talons au sol et jambes tendues, lui restituai dans un long flot une alchimie dorée.

Que, ce soir-là, j'aie aussi fait l'amour avec une femme ne gêna pas Andrea. C'est de cette intimité avec Miles, fugace, muette et sans réel contact physique, qu'il fut jaloux.


1re er 2e photo : Helmut Newton.
3e photo : Ellen Von Unwerth, portrait de Nadja Auermann (1991).

mardi 12 août 2014

Sous le tissu la peau

Les commentaires de mon ami Stan m'ont donné envie de publier ici des textes anciens.
Au fil des jours, en voici quelques-uns légèrement remaniés.

J'aime imaginer comment les hommes font l'amour. Qu'ils me plaisent ou non, j'ai lorsqu'ils me parlent des images qui me traversent, et dans les yeux la transparence de mes pensées.
Ils me demandent si je les écoute ?
J'acquiesce, absente, écrasée sous leurs poids contre le sommier, roulée par leur poigne entre les draps, râlant mon plaisir comme une bête qu'on égorge. Haletant de dégoût parfois, les narines emplies de leur odeur âcre, fouaillée par leurs ongles sales, détournant la tête dans un dernier coup de reins qui les fera jouir.

Il est des hommes que je rêve d'asservir alors qu'ils enfilent des banalités.
- Vous avez raison, le temps s'est rafraîchi.
Mon ton est à ces mots aussi pénétré que le cul qu'ils me tendent, basculés à quatre pattes, nuque raidie d'angoisse, poignets et chevilles entravés.
Encore une protestation et j'abattrai une main sur leurs fesses molles, leur rentrant de l'autre la bourre des oreillers entre les dents.

Puis saisissant leurs cheveux à pleins poings, j'ordonnerai :
- Crache.
Complétant à part moi, à voix haute peut-être :
- Crache ton désir comme ta honte, dans un hurlement ou un souffle. L'abdication que tu viens chercher, je ne te la donne pas, je te l'arrache. C'est bien ce que tu veux, non ? Ensuite, à genoux tu baiseras mes doigts entrés dans ta chair. Ces doigts souillés de toi, suintant toi, sortis de toi mais y rentrant à nouveau, de ton cul à ta bouche et de ta bouche à ton cul.

Il est aussi des hommes auxquels je rêve de me rendre. Mais pour qu'à mon tour j'abdique encore faut-il me faire plier. À moins que, bonne fille, je ne me livre avec le mode d'emploi, fermant deux mains rétives sur ma chevelure, joignant mes poignets dans mon dos en une invitation muette.
- Serre-les, bloque-les, soumets-moi. Fous-moi ta gentillesse à fond de gorge et ta tendresse au cul ou garde-les pour après. Après le plaisir je serai fragile, friable comme de la porcelaine entre tes paumes.

Souvent, lorsque les hommes me parlent les yeux dans les yeux, les miens s'échappent malgré moi des leurs, descendent à leur cou et à leur chemise.
Sous les boutons fermés j'imagine la toison moutonnant sur la poitrine. Ou, au contraire, le torse imberbe aux tétons rétractiles.
Sous la ceinture
 le nombril en faille sismique, le ventre tendu de muscles ou enrobé de chair à pétrir.
Sous le pli du pantalon, le sexe rangé dans le caleçon, marquant les cuisses d'un cercle imperceptible.
Sous ces gangues de tissu superflu se tient le cœur. Celui de la peau douce, la peau dure qui répond en écho à la mienne car nous sommes du même bois, du même sang, de la même glaise.
J'aime quand, tel un aveu sous l'enveloppe, le pli impeccable de l'étoffe s'altère d'un renflement. Instant fugace de mise à nu du désir où se fissurent les faux-semblants.
- Je te désire...
- Moi aussi.
Sous l'homme soudain apparaît le petit garçon.
Et sous le petit garçon apparaît parfois l'homme.

J'aime cet imprévu en prélude à la séquence des corps, comme j'aime ce qui accroche, ce qui tangue et ripe pour mieux défaire le mécanisme bien huilé du coït.
Dans le cul comme ailleurs, ce n'est pas l'assurance de la plénitude que je recherche mais la faille, la fêlure, la lézarde.
Ce petit truc en moins aux yeux des autres, en plus aux miens.
Pour moi le lisse est trop plat et le rugueux tout un monde. Je me perdrais peut-être entre ses crevasses et errerais dans ses méandres, mais point sans boussole.
Au nord est la peur, au sud la jouissance, et l'aiguille folle de mon désir oscille de l'un à l'autre comme un homme entre mes cuisses.

Aussi l'image de Luc me revient-elle en tête.
Après notre rencontre dans le sud de la France nous avions convenu de nous revoir à Paris. Luc vint chez moi à la nuit tombée. Je l'attendais, vêtue simplement d'un jeans et d'une chemise.
À peine était-il entré qu'il désigna le portant qui me servait de penderie.
- Mets ta robe rouge !
Je lui obéis, me changeai dans la salle de bains et
 marchai vers lui pieds nus, d'une légèreté dansante de ballerine. Il me happa alors que je le croisai et me porta sur le lit.
Le Luc de mes vacances était attentionné et charmant. À mille lieues du fauve que je découvrai alors, m'écartelant sur le matelas et me mordant les épaules.
La robe finit roulée sur ma poitrine, dépenaillée sur mes hanches.
Sous le tissu étaient nos peaux dans leur vérité.
Les hommes ne sont jamais aussi sincères que lorsqu'ils font l'amour.

Photos : Robert Mapplethorpe, Will Santillo, Gilles Berquet.