Affichage des articles dont le libellé est Manuscules. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Manuscules. Afficher tous les articles

jeudi 14 mai 2015

La Caresse en paire de claques -Fin

Le chapitre précédent ici.


« Aujourd’hui j’ai reçu un nouveau client. Gabriel… Le nom d’un ange tombé du ciel, mais d’un ange déchu. J’ai tout de suite aimé sa voix, un mélange de maturité et de honte, son couac à ma question :
– Tu as déjà été soumis ?
Non, bien sûr. Je n’aurais pas cru l’inverse.
Comme à mon habitude j’ai expliqué les règles, et surtout la première : je commande, il obéit, sans question ni explication. Pour le mot de sécurité, celui qui arrête la séance si elle va trop loin, mon novice a choisi antibiotique. Espoir de se guérir de penchants qu’il juge inavouables ?
Pour le reste, ce fut bref. Ses envies, ses limites, Gabriel n’en avait aucune idée. Aussi décidai-je de commencer par l’humiliation.
Mon nouveau soumis est un diamant brut. À moi de le tailler pour en faire jaillir le sombre éclat. »

            *          *          *

C’est la huitième séance et la première à laquelle Gabriel arrive en retard, défi lancé à sa Maîtresse qui déteste attendre. En entrant Gabriel n’a pas un mot d’excuse, juste un sourire signifiant « Pas grave, si ? ». Si.
– Mon cadeau !
Gabriel hésite tend mollement à Alba une enveloppe de billets. Dessus, un Maîtresse gribouillé qu’elle considère avec mépris.
– Ôte ta veste.
Gabriel n’a aucune réaction.
– Ôte ta veste ! répète-t-elle en l’agrippant par les cheveux.
Il s’exécute de mauvaise grâce. Sa chemise trempée de sueur lui fait plisser le nez.
– Tu pues, Gabriel !
Dix ongles plantés dans sa chair le dissuadent de hausser les épaules, mais voilà qu’il arbore un air insolent. Alba lutte contre l’envie de le frapper.
– Règle numéro 1 : je te donne un ordre, tu obéis. Compris ?
Gabriel émet un son qu’elle choisit d’interpréter comme un oui. Elle sait qu’elle ne devrait pas. Tôt ou tard ses soumis testent son autorité, par jeu, provocation ou désir de châtiment. Celui-là, elle le traitera comme les autres. Sans pitié, en dépit de son attirance ou plutôt à cause d’elle. Qui aime bien châtie bien, non ?


– Baisse les yeux !
Gabriel la toise comme une fille de rue, une qui se monnaye contre quelques billets. Il faut une gifle pour le ramener au plancher, une deuxième pour laver l’offense, des entraves aux mains et aux chevilles pour entamer sa superbe. Mais voilà qu’il renâcle. Alba abaisse, furieuse, son pantalon sur ses mocassins. Au garde-à-vous dans son caleçon, il ne rougit même pas.
Une cravache voltige sous son nez.
– Sais-tu compter, toi ? À combien se monte ton retard ?
La badine menace Gabriel. Il se racle la gorge, additionne, s’embrouille.
– Cinq minutes ?
– Non.
– Sept, huit ?
– Non.
– Dix ?
– Douze. Douze minutes.
Gabriel arrondit les épaules, à peine, avant de marmonner « Pardon ».
– Pardon ?
– Pardon, Maîtresse.
– Enfin ! grince Alba. Mais le pardon, ça se mérite… Ici chaque minute équivaut à un coup. Chaque erreur aussi, ce qui nous fait un total de quinze. Quinze coups que tu vas compter !
L’assurance du soumis se lézarde. Ses poignets liés s’agitent, ses genoux s’affaissent sous le poids insidieux de l’angoisse. « Du calme », se reprend-il. Le mot d’arrêt le protège. Libre à tout moment d’arrêter la séance, n’en est-il pas le Maître et sa Maîtresse son esclave ?


La cravache s’abat au hasard, brûlure sang sur la peau blême.
– Aïe !
– Un ! corrige Alba en cinglant Gabriel à nouveau.
Deux, trois, quatre.
Il serre les dents. Volonté contre volonté, refus de céder contre acharnement à le faire plier.
Cinq, six, sept.
La salive goutte de son menton. Crispé sur la morsure qui le fouaille, Gabriel ne tente pas de la ravaler.
Huit, neuf, dix.
Il se débat, il n’est que souffrance, bloc de chair meurtrie, proie terrorisée en l’attente du prochain coup. Et ce visage… Alba la superbe est méconnaissable, une harpie aux lèvres tordues et aux yeux révulsés.
Onze.
Au diable la fierté.
– Antibiotique !
Voilà, il a prononcé le mot sacré. Le supplice est terminé. Pour toujours, se jure Gabriel sur ce qu’il a de plus cher. Jamais il ne reviendra boulevard des Capucines.
– Douze !
Alba hurlé de rage. Gabriel aussi, d’incrédulité. « Fini, c’est fini ! » braille-t-il alors qu’un retentissant « Treize ! » couvre sa voix. La chair éclate en sillons pourpres. Gabriel tente de s’échapper, vacille sur ses entraves, tombe lourdement à genoux. Alba le domine de toute sa taille cambrée.
– ARRÊTE !
Elle n’en a cure.
– Quatorze ! Quinze !


Gabriel ferme les yeux pour la supplier, elle la blanche, elle la terrible. Il s’excuse, pleurniche, jure d’être une vraie carpette, une lopette sans reproche, un soumis déférent-dévoué-docile…
– Seize, dix-sept, dix-huit !
Le sang roule sur le plancher. Rouge visqueux, jaune solaire, les couleurs s’emmêlent pour se fondre en un gris sale.
Encore un peu et Gabriel s’évanouira, recroquevillé, la tête entre les coudes.
Pour l’instant il ne cherche qu’à se protéger du maelström qui le déchire. Parler, à quoi bon ? Il n’y a plus d’ordre, plus de prière, plus de promesse qui vaille.
Alba ne l’écoutera pas. Et Gabriel sanglote alors que disparaît au loin un enfant chaussé de bottes de pluie.
Il a compris, mais trop tard, que la désobéissance n’est pas un jeu.


Texte envoyé à un concours de nouvelles, thème Désobéissance.
Non sélectionné par le jury.
Photos : Ellen von Unwerth ; Veruschka, autoportrait ;
Terry Richardson.

lundi 11 mai 2015

La Caresse en paire de claques -3

Le chapitre précédent ici.

À peine réveillé, Gabriel prépare une grande lessive. Alors qu’il trie le linge, son alliance accroche le bouton d’une chemise. Aussitôt l’image d’un cadenas doré s’impose. Aussitôt lui succède un buste décapité sanglé de jaune citron.
Mais quel visage a donc cette femme ?
La machine à laver a un soubresaut. Appeler Alba n’engage à rien. Entendre sa voix, ce n’est pas un crime ! Gabriel n’est même pas obligé de lui parler. Il ne fera que l’écouter, voilà.
Le vacarme du tambour emplit la pièce. Gabriel récupère l’ordinateur de Justine, tape fébrilement « Maîtresse Alba » dans le moteur de recherche, clique sur « J’ai de la chance ».
J’ai de la chance… La machine se fend d’un gargouillis moqueur.
Le combiné brûle la joue de Gabriel.
Une sonnerie. Son cœur bat à s’en décrocher.
Deux sonneries. Ses aisselles s’ornent d’auréoles pâles.
Trois sonneries. Son café lui remonte dans l’arrière-gorge, goût infect de peur et de culpabilité.
– Bonjour. Vous êtes chez Maîtresse Alba, mais je ne peux…
Gabriel se sent délivré, enfin autorisé à reprendre le cours de sa vie.
– Allô ?
La question le prend par surprise.
– Allô ? Parlez !
– Alba ? Euh… Maîtresse Alba ?
– Oui. Je t’écoute.
Le brusque passage du vous au tu le désarçonne. La familiarité, ça le hérisse, Gabriel. Son appel est une erreur, sa curiosité la pire des conseillères. Cette femme, il n’a rien à lui dire. Moins bien élevé, il lui raccrocherait au nez.
Immédiatement.


– Désolé, je me suis trompé de numéro.
– Ah… Tu t’es trompé de numéro mais tu connais mon nom ?
Le ton n’est pas moqueur, presque complice.
– J’ai vu votre site et…
– Tu as déjà été soumis ?
Manquant de s’étrangler, il croasse :
– Non !
– Tu veux donc tenter l’expérience ?
Gabriel en reste interdit. Que répondre ? Son cerveau malmené par la machine à laver n’est qu’un ballot de linge sale.
– Comment t’appelles-tu ?
– Ga… Gabriel.
– Parfait, Gabriel. Aujourd’hui 15 heures, 41 boulevard des Capucines, code C352, 4e droite, dernière porte. Je te garderai une heure, tu me paieras 250 euros. Sois ponctuel, je déteste attendre !
– Mais…
Trop tard. Elle a raccroché.

Des hallebardes tombent du ciel sombre. Courbé sous la tempête, Gabriel dévale le boulevard des Capucines. Il ne pense à rien, pas même à sa femme.
« Vous promettez à Justine fidélité, partage des joies et des peines… »
Il a promis, et alors ? Justine ne souffrirait que de la vérité. Une vérité qu’en bon époux, il se gardera de lui révéler. De toute façon tous les maris trichent un jour avec leur femme, et toutes les femmes un jour avec leur mari. L’entorse, non, la désobéissance aux lois du mariage est inéluctable. Posséder l’autre jusqu’à la moelle, la belle illusion ! Personne ne livre tous ses secrets. De secrets Gabriel n’en aura qu’un. En deux ans d’union, ce n’est déjà pas si mal.
Immeuble haussmannien, porte cochère, digicode. Gabriel évite son reflet dans la glace. Une fois au 4e il essore une mèche ruisselante, s’essuie le visage, inspire un grand coup avant de presser la sonnette marquée d’un A.


Des pas retentissent. Le judas pivote. Gabriel se force à sourire. La présence tapie derrière le battant lui oppose un silence circonspect. Elle le jauge des pieds à la tête, et guère à son avantage. La faute à cette pluie qui a tout gâché.
Gabriel est minable avec ses cheveux trempés, sa veste qui colle à sa chemise qui colle à son torse.
La porte s’ouvre enfin.
Gabriel avance le long d’un couloir désert.
Mais où se cache Alba ?
Un flot de lumières l’éblouit. Il se retourne, pris au piège. Des yeux translucides le transpercent. Immenses, frangés de cils jais, ils ont la couleur d’un lac agité de remous.
Mais quel visage a donc cette femme ?
À présent Gabriel sait. Cette femme a le front haut et bombé. Des sourcils en accents circonflexes. De hautes pommettes de slave. Un menton volontaire adouci d’une fossette. Une bouche longue, sensuelle, aussi charnue qu’un fruit croqué.
Maîtresse Alba a l’air d’un ange tombé du ciel, mais d’un ange de la couleur de sa robe et de ses bottes. Noir.
Sans un mot elle lui ouvre le chemin.
Sans un mot Gabriel la suit.

          Dessin de Manara.
Photos : Dita von Teese par Chas Ray Krider, Dave McKean.

samedi 9 mai 2015

La Caresse en paire de claques- 2

Deux mois plus tôt.

Comme chaque soir lors de ses déplacements professionnels, Justine appelle son mari.
– Tu as prévu un truc ce soir, chéri ?
Comme chaque soir Gabriel répond :
– Non.
Le téléphone raccroché, il dispose une assiette et des couverts au salon. Mais à quoi bon s’embêter avec la vaisselle ? En l’absence de sa femme, prendre ses aises est permis. Pour deux jours ne rien préparer, ne rien prévoir… Le bonheur !
Deux ans plus tôt, sur le parvis de l’église, Justine avait promis :
– La routine ne s’installera pas entre nous, Gabriel.
Les invités les acclamèrent. Leurs ovations grisaient Gabriel tandis que le soleil cuivrait d’or d’impeccable chignon de l’épousée, allumait les faux diadèmes de sa vraie couronne. Heureux, conquis, le plus si jeune marié la crut. Il la croyait moins depuis.
À bas la routine, oui ! Ce soir-là le sage, le mesuré, le docile époux se goinfrera avec les doigts, jettera son costume aux orties et se prélassera en caleçon. Ou sans caleçon du tout. Et quitte à glisser sur la pente de la révolte, il reprendra à sa moitié l’espace qu’il lui cède au quotidien, réquisitionnera son ordinateur, se grisera de sa nuisette sale et reniflera ses collants.
Ce soir-là Gabriel profitera de l’un des rares biens qui ne s’use pas à mesure qu’on s’en sert : la liberté.

Vautré devant la télé, Gabriel engloutit un ragoût à même la barquette. Avec la sauce coule un flot de publicités, d’images bariolées, de répliques sans suite. Un présentateur cuisine une brochette de stars sur le retour. Entre deux pauvres sourires, celles-ci semblent s’excuser d’être là.
Gabriel s’esclaffe en imaginant la moue de Justine. Sa chic épouse ne goûterait ni les grasses plaisanteries ni l’humiliation, c’était certain.
Il va éteindre la télé quand une femme l’arrête. Blonde et menue, elle traverse le plateau à petites enjambées. Qui est-elle ? Gabriel s’en moque. Ce sont ses vêtements qui le fascinent, ou plutôt sa minijupe réverbérant l’éclat des spots. Des sensations d’enfance resurgissent, balayant le présent de leur violence trop longtemps contenue.
Ses bottes de garçonnet. Le contact chaud, presque animal du plastique. Leur caresse le long de ses mollets, leur chuintement lorsqu’il marchait. Le ciré jaune de Marion, son amour de jeunesse. Une fois, une seule, il osa en effleurer la capuche. Marion ne s’aperçut de rien mais Gabriel rétracta ses doigts, brûlé. La brûlure le poursuivit des mois entiers. La nuit il s’imaginait en adoration, humilié, bouche, yeux, corps, âme emplie de cette matière jaune et vivante.
Après Marion vinrent Alice, puis Cécile, puis Sophie, puis d’autres, puis Justine, mais jamais Gabriel n’oublia la fulgurance de sa brûlure. C’était son intensité volée qu’il poursuivait en possédant ses amantes. Soyeuses et parfumées, leurs peaux le gorgeaient d’extase avant de lui laisser un goût amer.
Aucune femme, jamais, n’égala la révélation qui, solaire, illuminait ses souvenirs.

Au salon l’émission poursuit son tapage. Gabriel ne l’entend plus, il contemple la minijupe de la femme. Brillante, éblouissante, porteur de tous les espoirs et de toutes les défaites.
Soudain une matrone brandit un baril de lessive. Que se passe-t-il ? Gabriel actionne la télécommande, jure en vain. Les publicités se fichent bien de sa colère. Il se rue dans le bureau d’Alice, s’empare de l’ordinateur, l’allume. Son cerveau surchauffé réclame des images, beaucoup d’images.
Un pop-up retient son attention. Maîtresse Salomé. Salomé… Le nom roule sur la langue comme du sang et du miel. Plus tapageuse qu’une enseigne de bordel, la mention « Photos exclusives ! » achève de le séduire.
Gabriel clique sur le lien.
Une femme énorme déborde de l’écran. Ses bras ornés de gaze vaporeuse évoquent les jambons suspendus aux étals des boucheries. Loin de l’enchanteresse promise, Salomé est une papillote accouplée à un sapin de Noël. Le dépit manque de précipiter Gabriel au lit.
Une dernière chance, peut-être ? En bas de page, un insert beugle de toutes ses majuscules : nouvelles Dominas sur Paris !
Clic.
Un nom. Alba, aube… La sonorité a des réminiscences de matins vierges, de début du monde, de soleil dans l’eau froide. Gabriel l’effleure. Avec la lenteur des rêves, Alba surgit d’une brume de pixels. Elle a des jambes sublimes, un buste arqué dans un corset, une taille fine qui, sous l’effet conjugué des lacets et des baleines, s’amenuise encore. À son cou un cadenas doré pend tel un trophée.


Encore, encore !
Plein écran. Alba princesse guerrière sanglée de vinyle, femme phallus chevauchant un soumis agenouillé. Alba à la pâleur zébrée d’une robe éclatante. Jaune soleil, comme le ciré de Marion.
Mais quel visage a donc cette femme ?
Gabriel exige de le voir. Maintenant.
Les photos défilent. Alba lovée sur un sofa, le visage dissimulé derrière ses boucles châtain. Alba tête baissée, ses petons cambrés dans des escarpins. Alba complice de l’ombre, Alba et sa cagoule à oreilles de chat…
Mais quel visage a donc cette femme ?
Gabriel se surprend à murmurer son prénom, talisman invoqué pour la faire jaillir du néant.
Mais sourde à son appel, Alba se dérobe.

1re photo : William Wegman ; avant-dernière : Éliane Excoffier ;
dernière : Gilles Berquet.  

jeudi 7 mai 2015

La Caresse en paire de claques -1

Dehors le monde est ordonné comme une rangée de platanes.
Dedans il n’est que chaos.
Dehors souffle une brise de printemps.
Dedans il fait chaud, très. Une étreinte brûlante m’emprisonne, m’oppresse, chauffe mes sensations à blanc. Je hume ma sueur comme un chien reniflerait sa propre odeur. Musquée, forte, mêlée de peur et de désir, elle me dégoûte et me rassure.
– À genoux !
Aveuglé par le bandeau, mains entravées, je m’accroupis. Pas assez vite car elle me gifle à la volée.
- Penché !
J’obéis sur le champ. Elle marque une pause trop brève pour tempérer ma peur, trop longue pour que j’en oublie mon corps. Des flèches de douleur transpercent mes bras, déchiquettent mes épaules, m’égratignent les flancs. Je voudrais résister mais elle est là, à m’épier, avide de sanctionner la moindre faute.
Silence, contrainte et discipline. Je ne peux y déroger.
– À quatre pattes !
J’hésite. Son parfum capiteux frappe mes narines puis mes paumes le sol, amortissant ma chute. Un coup de pied m’a basculé en avant.
– Jambes écartées ! Mieux que ça !
Je rougis d’être ainsi humilié, nu devant elle si habillée. En profitera-t-elle ? Oui, bien sûr, et cette certitude est à la fois supplice et délice.
Alors que le tic-tac de ses talons s’éloigne, je m’inquiète. Combien de temps me laissera-t-elle seul ?
Un, deux, trois…
Cent cinq, cent six, cent sept…
Derrière le bandeau mon sang égrène les secondes. Dans le noir les sens s’affûtent, les sons s’amplifient. Des pas étouffés, le grincement d’un tiroir, le cliquetis d’une chaîne… La scène qui se compose puis se défait me renvoie à mon impuissance.
Où donc est-elle, Alba la blanche ? Elle prend son temps, c’est certain. Elle se joue de moi, c’est évident. Elle manie à la perfection les avant-goûts de mon plaisir, deux fois A, une fois O.
Attente.
Appréhension.
Obéissance.

Voilà qu’elle se met à chantonner. Faux, mais je n’ai pas le cœur à rire. Lorsqu’enfin elle se tait, le silence retombe, opaque. Ma verge mollit. Mes muscles s’ankylosent. L’angoisse monte.
Que me réserve Alba ? Je voudrais rompre mon immobilité forcée, l'injurier, me révolter. Je ne serre que les dents pour mieux l’implorer.
Silence, contrainte et discipline. Je ne peux y déroger.
Je n’y dérogerai donc pas.

Clic, clac. Elle revient. Submergé de gratitude, je rêve de la remercier, de baiser ses bottes, de me meurtrir la langue à ses talons si telle est sa volonté.
Mais non. Sa volonté, c’est de me demander :
- Quelle couleur ?
– Noir, je réponds, ahuri.
– C’est noir que tu les veux ? Parfait.
Le martinet s’abat sur mes fesses. Ses lanières me déchirent. Je viens de comprendre et supplie entre deux coups :
– Pitié ! Rose, rose !
– Trop tard.
– Antibiotique !
Brisé dans son élan, le bras s’abaisse. Déçue, peut-être furieuse, Alba me fixe. J’ai prononcé le mot d’arrêt, elle doit s’y plier malgré sa volonté de passer outre.
– Debout !
Je me relève. Les flancs me cuisent, la croupe me brûle mais la douleur n’est rien à côté de la honte. La honte, c’est ma verge ratatinée et la déception de ma Maîtresse.
Elle ôte mon bandeau d’un geste sec. Ses iris remplis de reproches m’obligent à détourner les yeux.
– Rhabille-toi.
Je m’exécute en hâte, jeudi boutonné dans dimanche. De son côté elle compte les billets à voix haute :
– 150, 200, 250… Tout y est.
Je crispe les poings. Questionnerait-elle mon honnêteté ?
La porte ouverte me signifie mon congé. Je la franchis tête basse, salué d’un ironique :
– À jeudi prochain, Gabriel.
Je me retiens de hurler « Non ! ». Un non qui serait un oui, parce que d’Alba je suis déjà prisonnier.
Mais comment en suis-je arrivé là ?

Photos : Robert Mapplethorpe, Chas Ray Krider.

vendredi 17 avril 2015

Shibari sous-marin

Visayas, Philippines, automne 2011.


Mingus se mouvait autour de moi. Combinaison, cagoule, bottillons, bouteille… Sa tenue de plongée lui donnait l’allure d’un cosmonaute en apesanteur dans le petit bassin de la piscine.
Face à lui je campais le poids mort en bikini, un fardeau aux bras maintenus le long du corps par un harnais, aux chevilles lestées d’une ceinture de plomb et au détendeur* serti entre les lèvres. Mingus me désigna son octopus avant de m’adresser le signal universel des plongeurs, un rond formé du pouce et de l’index.
« OK ? » Je lui retournai le signe convenu, un franc « Oui » de la tête. Oui pour partager sa bouteille maintenant. Ôter le détendeur, le remettre, le purger de son eau... Ce geste routinier, ce n’était plus moi qui le maîtrisais mais lui, et cette totale absence de contrôle me rendit l’opération moins familière, presque étrange.
Mon équipement rendu à sa liberté vogua à la dérive.
« OK ? » « OK. » Direction la zone la plus profonde de la piscine. Prisonnière de mon harnais, j’étais incapable de nager. Ce fut Mingus qui me tracta à vigoureux coups de palme. Moi, je me faisais l’effet d’un ballot ayant gagné un tour de manège. Nous stoppâmes sur la haute marche séparant le petit bassin du grand. Quelques centimètres, un saut, et mes cinq kilos de lest me feraient couler à pic.
« OK ? » « OK. » Mingus accompagna ma chute afin que l’octopus ne quitte pas mes lèvres. Mes genoux touchèrent le carrelage sans heurt.
« OK ? » « OK. » Mon compagnon sortit une longue corde de sa poche, la déroula, la glissa sous mon harnais, me libéra les jambes et me lâcha. Aussitôt je remontai à plat ventre, paresseux ballon dont la course s’acheva à mi-profondeur, une fois sa longueur de corde épuisée.
« OK ? » Pas tout à fait. Garder l’équilibre était difficile. Chaque inspiration me projetait vers la surface, chaque expiration vers le fond. Privée de l’usage de mes bras, j’oscillais de droite et de gauche, croupe tantôt en haut, tantôt en bas. À l’affût de la sensation unique de l’eau, cette magique suspension obtenue sans effort, je fermai les yeux. Mingus m’aida en ajustant la corde. Plus courte, elle restreignit ma liberté en me garantissant moins de turbulences.

Lorsque j’atteignis le point d’équilibre parfait, celui qui annule toutes les forces et tensions, celui où, bien que captive, je me crus entièrement libre, les iris de Mingus s’éclairèrent.
Que lit-il dans les miens ? Sans doute l’éclat de ma petite victoire. Complicité, partage, une pause pour savourer l’instant.
Toujours reliée à mon compagnon par son octopus, je regardais mes bulles se frayer un chemin jusqu’à la surface, à la fois absente et lointaine, ici, dans l’eau tiède et là-bas, sous la voûte azur du ciel, à l’intérieur de mon corps et en dehors, flottant comme ces particules qui s’en allaient rejoindre le fond.
« OK ? » « OK. » Mon hareng hollandais s’empara d’une autre corde. « Celle du rôti », avions-nous plaisanté.
Une légère pression de ses doigts et je voltigeai, lente toupie dans le bleu. Lents serpents gorgés de liquide, les extrémités de la corde ondulaient tandis qu’elle, tendue, passait et repassait entre mes seins, mes cuisses, en travers de mon ventre, de mon dos, de mes épaules.
L’adresse, la précision et la rapidité étaient du côté de Mingus, la confiance et l’abandon du mien.
Attacher et être attachée en piscine, puis en pleine mer… Cela faisait des semaines que nous en rêvions. D’abord plaisanterie puis défi de coin de table, le shibari sous-marin s’imposa peu à peu comme une évidence. Quelles sensations procurait-il ? Personne, à notre connaissance, n’avait la réponse, car personne n’avait réellement essayé. La réponse, nous, nous l’avions enfin. C’était plus grisant que l’ivresse des profondeurs, plus vertigineux qu’une descente sans fin, et plus dangereux que les deux réunis.
« OK ? » « Formidable ! » hurlai-je. Mon cri explosa en une cascade de bulles. Mingus rit, heureux tel un Maître qui a comblé sa soumise, avant de reculer pour admirer son œuvre. Son visage resplendit de fierté et de désir. J’entrevis dans ses prunelles un tableau mille fois contemplé sur la terre ferme : mes pleins soulignés et mes déliés creusés par l’entrelacs des liens.

Mingus déroula sa dernière corde. Je lui tendis les mains. Il les attacha paume contre paume. Je lui présentai aussitôt mes chevilles. Il les attacha à leur tour puis, d’un brusque élan, tira. La tension m’arqua en une vulnérable demi-lune.
« OK ? » « OK. » Je pris une profonde inspiration. La partie la plus périlleuse de notre séance allait suivre. Dans quelques secondes je me trouverais privée d’air puis de masque.
« Je peux ? », interrogea Mingus, l’index pointé sur mon octopus. Je hochai la tête, à peine.
Il descella l’embout de mes lèvres puis le lâcha à distance de bras, si proche et pourtant si inaccessible. Je savais qu’il me le rendrait dès que j’en aurais besoin. Dès que, gauche, droite, ma tête esquisserait notre signal de détresse.
Je le savais, oui, mais une part de moi, enfouie, animale, l’instinct de survie sans doute, résistait encore. Je pensai aux parachutistes contraints d’apprivoiser la boule en expansion au creux de leur estomac. Se jeter dans le vide est contre nature. Se couper d’air dans l’eau aussi.
Le sang cognait à mes tempes, drainant une foule d’images. Mingus éméché au bar de la plage, clamant à qui voulait l’entendre que jamais, une séance de bondage, surtout sous-marin, ne devait succéder à une dispute. L’envie de meurtre serait trop forte.
Moi à Sipadan, hors d’haleine par vingt mètres de fond, affolée de ne plus recevoir assez d’air, luttant contre l’instinct qui m’ordonnait d’arracher mon détendeur pour respirer à pleines goulées. La panique qui me brouillait l’esprit. La raison qui reprit le dessus pour me sauver de la noyade.
Le supplice du seau, un bourreau maintenant sous l’eau, jusqu’à l’extrême limite, la tête de sa victime. Une presque scène de crime vue sur Internet : une femme nue gisant à plat ventre dans une baignoire, les poignets ligotés, un tuba en bouche. Échouée contre la faïence, elle semblait morte.

« OK ? » Tout à mon tsunami intime, je négligeai de répondre. Aussitôt sur le qui-vive, Mingus m’empoigna le bras et insista, les doigts joints.
« OK ? » Mon hésitation le poussa à saisir son octopus pour l’amener à mes lèvres. Je serrai les dents.
« OK ? » Ses bulles me chatouillèrent le nez. J’eus envie d’éternuer. C’était ridicule. J’avais déjà pratiqué l’apnée, retenu mon souffle bien plus longtemps que d’infimes secondes. Que m’arrivait-il ? Moi la femme-poisson, avais-je donc perdu le sens de mon élément ?
Ce fut l’orgueil qui mut ma tête de haut en bas.
« OK. » « OK pour le masque ? » voulut confirmer Mingus.
« OK. » Lorsqu’il en fit glisser la bride, je lui jetai un ultime regard. Soudain le monde bleu piscine s’évanouit, un barrage se rompit contre mon visage, l’eau se rua sur mes yeux. Je les ouvris mais ne distinguai rien, hormis une forme lointaine. Le chlore se mit à me brûler. Mes poumons devinrent un bloc de feu. L’incendie se propagea à mon ventre, à mon sternum, à ma gorge, à mon cerveau.
Toutes les alarmes de danger cornèrent à mes oreilles. Je voulus y porter les mains. J’en fus incapable. Je me débattis pour me libérer, m’enfuir, me précipiter vers la surface. Elle était si proche, un mètre à peine que je l’atteindrais d’un coup de talon. Je ne pus pas bouger. Une terreur sans nom me vrilla le cerveau.
Asphyxie. Black-out. Noyade.
La femme ligotée les poignets dans le dos, morte contre la faïence, c’était moi.
Jamais je ne fus aussi soulagée de sentir un octopus entre mes dents.





Texte de l'ancien blog remanié pour une nouvelle.
2e dessin de Giger ; avant-dernière photo de Bruno Noventa.
Dernière photo réelle, prise lors d'une séance.


* Source principale d’air reliée à la bouteille de plongée au moyen d’un tuyau. La source alternative porte, elle, le surnom « d’octopus ». Elle s’utilise lorsque le détendeur ne fonctionne plus, ou se donne à un autre plongeur en difficulté (manque d’air, problème d’équipement…). Le tuyau de l’octopus de Mingus, plus long que la normale, nous permettait d’avoir une relative autonomie.

vendredi 10 avril 2015

La bascule de niveau - Fin



Le Tribunal Extraordinaire ressemble à un cauchemar. C’en est un.
Agglutiné derrière Maila, rugissant telle une ménagerie de cirque, un public bien trop fourni pour les rares soutiens que se compte l’adolescente.
Sa mère est là, en pleurs, mais pas Jodick. Lui a disparu. Des élèves affirment qu’il a été chassé de l’école, d’autres qu’il croupit dans une Usine. Où est la vérité ? Y en a-t-il une, d’ailleurs ?
Face à l’élève, trois toges rouges surmontées de visages sévères. Les voix sont sèches, les manières brutales. Puisque les Professeurs ont la loi de leur côté, courtoisie et justice peuvent bien attendre. À gauche du Super-Président trône Maître Andrew. À droite, Sa Majesté Philbert, le Grand Accusateur. Le rôle l’enchante puisque reçue aux Examens, Maila aurait intégré son Niveau. Quant à l’avocat… Quel avocat ?
Madame Prescott égrène, solennelle, les méfaits de l’accusée :
– … aide à Monsieur Borrow… insultes… rébellion…
Maila refuse de pleurer. Le devrait-elle ? Sa détresse toucherait peut-être les cœurs tapis sous l’étoffe sang. Mais toute dérisoire, inutile et dangereuse qu’elle soit, sa fierté est un lambeau qu’Anuvie ne lui arrachera pas après lui avoir tant pris. Que risque-t-elle, d’ailleurs ? Pas la rétrogradation en N2, N3 ou N4 car, selon le Super-Président, « L’ennui scolaire est le plus court chemin vers l’indiscipline ». Son Tribunal a beau être injuste, il n’est pas stupide. Alors, quoi ? Le renvoi ? Le cachot ? Un passage à tabac ?
Philbert abat sur la table le Marteau du Jugement. Le bruit résonne dans l’amphithéâtre, dans le crâne de l’accusée, dans le public contraint de retenir son impatience.
Raide comme la Justice en habit pourpre, Sa Majesté annonce :
– Maila Anger, exclusion d’Anuvie ou Bascule de Niveau 7.
Des cris d’allégresse retentissent, puis un simple mot, PITIÉ ! La mère de Maila. Son Excellence Prescott elle aussi défaille, blême sous le fard. Seule Maila ne comprend pas. Bascule de Niveau 7 ? Elle fixe ses juges ahurie, des juges qui à son tour la scrutent en silence.

Vite, très vite, réfléchir. La Bascule de Niveau 7 figure-t-elle dans le règlement, chapitre Sanctions Exemplaires ? Dans le Manuel des Élèves, section Devoirs ? Dans les statuts d’Anuvie ?
Non. Non. Non.
À croire que cette fichue Bascule n’existe pas.
À des années-lumière de là Maître Andrew éructe :
– Votons, chers collègues !
Le Super-Président ne l’entend pas de cette oreille.
– Objection, Maître. À l’accusée de choisir.
Tous les regards convergent sur elle. Voilà Maila sommée de répondre, sur le champ, à une alternative qui n’a aucun sens. L’exclusion, c’est clair, net et ça tuera sa mère. La Bascule, est-ce pire ? Rien ne peut être pire que le désespoir maternel, l’estocade portée en pleine conscience. Aussi la jeune fille annonce-elle d’une petite voix qui ressemble à une question alors que pour l’heure, il n’est question que d’affirmer :
– La Bascule.
Elle ne voit pas, dans son dos, sa mère s’évanouir.

Le Niveau 7 de l’école offre une bien meilleure vue que le Niveau 6, à l’horizon bloqué par les tours. Maila distingue les boucles argentées de la rivière, des arbres piquetés d’or, des champs lavande ployés sous la brise. La splendeur l’emplit jusqu’à ras-bords, si entièrement qu’en elle l’horreur reflue. L’air lui-même semble plus pur, lavé du remugle d’Anuvie, un mélange fétide de crasse, d’obéissance aveugle et de renoncement. Cachée de tous, la chouette aux yeux peints exulte. Aujourd’hui serait-il un jour de chance ? Ah, si seulement Madame Prescott ouvrait la fenêtre ! Sa Maila respirerait à s’en griser, plus radieuse encore que ce magnifique jour d’été.
– Ça vous plaît, Anger ?
– Oh oui, Majesté !
Philbert embrasse son domaine de la paume, cueille de ses doigts boudinés les arbres, la rivière et les champs pour mieux conclure d’une voix plate :
– Tant mieux.
Après un bref hochement de tête, le Super-Président ordonne :
– Fenêtre, Prescott !
La gratitude submerge l’adolescente. Le Maître d’Anuvie l’a compris, son besoin de respirer, res-pi-rer la beauté du monde, l’infinie somptuosité du ciel, la… Maître Andrew l’empoigne furieusement à bras-le-corps. Les poumons de Maila produisent un pop ! indécent.
– Lâ… chez… moi !
Philbert part d’un grand rire. Ses hoquets sont des couinements de verrat qu’on égorge, autant d’insultes crachées à la face de la Terre qui, en contrebas, a tremblé.
– Allons, ma jolie, pas d’histoires… la sermonne le Super-Président avec une douceur cruelle.
Puis se retournant d’un bloc, il braille :
– Bordel, Prescott, fenêtre !

La matrone pesant sur la poignée n’est qu’un bloc de gelée dont le peu de dignité se dilue dans les larmes. Défait aussi, le chignon qui lui dégouline dans le cou. Philbert la méprise de tout son être, cette grosse dondon qu’il a maintes fois prévenue : sa Maila irait loin, trop loin.
– Au se… cours…
Aimanté par le ciel Maître Andrew pousse sa proie rétive, bientôt secondé de Sa Majesté acharnée à la rouer de coups.
– Avance, sale garce !
Le Super-Président adopte un air réprobateur. Un qui dit que d’accord, la petite Anger est bien une sale garce, mais qu’un tel vocabulaire dans la bouche d’un responsable de Niveau…
Le Maître murmure, ou peut-être ahane qu’elle est bien lourde, leur petite garce. Si lourde qu’il peine à la traîner jusqu’à Son Excellence qui, toujours accrochée à la poignée, n’esquisse pas un geste. Seule sa frétillante Majesté a la présence d’esprit d’ouvrir la croisée. Plus de vitre sale, les couleurs explosent, somptueuses fusées tutoyant l’azur du ciel. Argent, or, lavande, quel feu d’artifice !
– Bien, Philbert, bien, se réjouit le Super-Président. Maintenant, s’il vous plaît, on se concentre ! Attention, à mon top, un, deux, trois…
Bascule !
Grisâtres dans la fulgurance des couleurs, Maila et sa chouette dégringolent les sept Niveaux d’Anuvie.
Les grimper leur aura pris toute une vie. Les dévaler, à peine quelques secondes.

Photos : William Wegman, Jeanloup Sieff, Robert Doisneau.