dimanche 22 novembre 2015

La pluie sur tes paumes

Bangkok, 21 novembre 2015.

Elle était japonaise, sans doute. Un je-ne-sais-quoi dans son visage, son allure, ses vêtements. Elle sortait d'un stand de rue de Kao San, un quartier connu pour rassembler, 24 heures sur 24, 7 jours sur 7, les nationalités du monde entier. Un quartier routard, cosmopolite, où la bière est bon marché et la vie nocturne trépidante.
Elle sortait donc de ce stand de rue. Elle a ouvert les bras, paumes tournées vers le ciel, pour savoir s'il pleuvait. Un geste naturel, gracieux, qui doit remonter à la nuit des temps et se comprend sans qu'il soit besoin de mots. Une geste bref comme une présence au monde, à ce ciel plombé d'orage qui, depuis le début de l'après-midi, menaçait de crever.
Nos regards se sont croisés à cet instant précis.
Nous avons échangé un sourire.
Quelles que soient leur langue, leur culture, leur religion et leurs croyances, les hommes, ou plutôt une infime partie d'eux, sont partout les mêmes.
C'est ce qui fait notre force et notre indicible fragilité. Parce que parfois, le sens nous échappe.
Irrémédiablement.


Photo de Jeanloup Sieff.

dimanche 13 septembre 2015

Seconde peau

Je suis arrivée au festival Érosphère comme ça, par un article d'Agnès Giard. L'enveloppement dans du latex liquide promettait d'être une expérience unique, une de celles à ne pas rater.
Il ne fallait donc pas que je la rate.
C'est ainsi qu'un jeudi, je me retrouve dans une grande salle de danse avec ma robe et mon sac, assise sur une chaise à regarder les autres : des femmes et des hommes jeunes et moins jeunes, un festivalier au visage de Russe qui lui non plus, ne semble connaître personne.
L'atelier commence avec une présentation, puis des conseils : ôter tous nos vêtements sous peine de les abîmer et nous attacher les cheveux. Les hommes sont invités à se raser les parties qu'ils voudront enduites de latex. Sinon la matière se chargera de l'épilation, et celle-ci ne sera pas sans douleur.
Je tergiverse pour garder ma culotte. Lorsque je me dirige vers les toilettes, tout le monde est habillé. Lorsque j'en reviens, tout le monde est nu, ou presque. J'ai l'impression d'un drôle d'avant-après, d'un bizarre jeu des sept différences dans lequel il faut relier chacun à sa tenue.
Je pose mes vêtements sur mon sac et avance dans une forêt de ventres, de seins et de sexes. Même le photographe est nu, incongru avec son appareil à gros objectif. Il circule pour repérer les gens avec un bracelet noir, ceux qui acceptent d'être photographiés.
L'atmosphère est joyeuse. Il n'y a aucune gêne, aucun commentaire, aucun regard insistant ou déplacé. Les corps se côtoient en toute simplicité, certains minces et fermes, d'autres très ronds, d'autres abîmés.
On s'en fiche.

Les officiants sont trois. Devant eux, un seau rempli de latex liquide dans lesquels ils plongent les bras jusqu'aux coudes.
Je pensais la matière noire, elle est beige, avec une forte odeur d'ammoniaque qui m'irrite le nez et les yeux.  
Des files se forment. Premier passage. Des paumes courent, légères, de mes épaules à mes fesses. Leur caresse a une consistance de crème fraîche qui se réchauffe à ma chaleur. Très vite sa mince couche sèche et tiraille. Mes mouvements se gainent d'une seconde peau qui ne laisse rien ignorer de ses replis.
Étrange, la sensation m'est aussi familière. Que me rappelle-t-elle ? Voilà, j'y suis, un masque de beauté peel offdoublé de l'impression d'un film alimentaire agrégé à ma peau. Les pores bouchés, celle-ci ne respire plus. Sa lente "asphyxie", je le sais, fait partie de l'expérience.

Au deuxième passage, j'offre mon torse et mes cuisses.
Mes clavicules, mes mamelons, mon ventre, mon nombril disparaissent sous la crème, loisirs créatifs option peinture. Le camouflage n'est que temporaire. En séchant le latex devient invisible, véritable armure transparente qui fait changer la peau d'aspect. Elle n'est plus souple mais parcheminée comme les peaux des vieillards, comme les bras de ma grand-mère dans sa maison de retraite.
Au fil des minutes les tiraillements s'accentuent. C'est inconfortable, inédit, déroutant. Je me sens emprisonnée, emmaillotée dans un vêtement trop petit, captive d'un corset vivant qui épouse jusqu'à la moelle le moindre de mes gestes. Toute mon enveloppe se rappelle à ma conscience, hyper-présence qui s'accompagne pourtant d'une étrange absence. L'air ne court plus sur ma peau. J'en perçois bien les courants, mais brisés comme des vagues qui s'échoueraient contre un barrage.
Imperméable, le latex m'isole en altérant aussi mon toucher. Je suis une autiste claquemurée dans une écorce aussi mobile qu'un gant. Mes doigts la parcourent, tendue, aussi lisse qu'un plastique doux. Toucher un autre corps, ce n'est plus en éprouver la texture et la résistance, mais glisser tout contre, comme si la caresse s'annulait.
C'est troublant, et ce n'est pas fini.

À suivre.

Ces photos sont le rendu fidèle de l'expérience telle que je l'ai vécue.

Photos de l'article : Horst P. Horst, Shinichi Maruyama.

samedi 12 septembre 2015

L'essence de la vie

Il y a tous ces visages qui m'obsèdent. Ces visages aperçus dans le métro ou croisés dans les rues, ces visages sans âge, défaits, ravagés par la fatigue, le désespoir et la misère, par la folie parfois.
Une femme brune, la quarantaine abîmée, qui errait avec sa valise place de Ménilmontant. Ses yeux étaient un uppercut vibrant de haine, un bloc de colère brute digne de Tuer ou être tué. J'ai tourné le regard et les talons, mais pas assez vite.
Elle m'a frappée dans le dos en hurlant :
- Laissez-moi tranquille !
Deux hommes furent témoins de la scène. Effarés, ils se regardèrent. Allaient-ils intervenir ? Je les dissuadai d'un "Laissez, elle n'est pas bien..." avant de m'engouffrer dans la station de métro.
Choquée, mais à l'abri.
Les paroles de mon ami Siméon sur les vacances des hôpitaux psychiatriques prirent alors tout leur sens.

Place du Colonel Fabien un vieillard au regard perdu échoué sur un banc, une mamie à ses côtés. Son épouse ou une compagne d'infortune ? Eux m'ont regardée passer comme une extraterrestre, le pas fringant dans mes bottes, comme si je détenais, moi, une recette qu'ils ne possédaient plus.
De Couronnes à Jaurès, un ouvrier au visage marqué de cernes si profonds qu'on aurait pu les découper selon les pointillés. Digne dans son épuisement, il oscillait debout, prêt à chuter au moindre cahot. Nous nous sommes observés sans sourire, longtemps. Peut-être ne parlions-nous pas la même langue. Peut-être tous les mots avaient-ils été dits.
Dans la borne Autolib' du boulevard, un SDF que je n'ai vu qu'endormi, engoncé dans des couvertures de fortune. Il a la peau charbon, un blouson déchiré et un bonnet enfoncé sur le crâne jusqu'aux sourcils.
Lui, ce n'est pas son visage qui m'a frappé. Ce sont ses pieds nus et exposés, fragiles, avec leur plante qui dessine deux auréoles pâles sur la nuit. Mais pourquoi n'a-t-il pas de chaussettes ?

Tous ces visages me ramènent aux paroles de Siméon alors qu'une après-midi entière, je lui parlais du BDSM. Apparemment il n'y a aucun lien. Si, pourtant.
Je racontais à mon ami les hommes tenus en laisse, rampant comme des chiens dans la poussière.
Ceux qui réclament des insultes, des brimades, des claques, et se délectent de leur humiliation.
Ceux qui aiment être attachés puis battus, rudement, avant d'être brûlés à la cire. 
Ceux qui veulent faire le ménage chez leur Maîtresse, ranger son bordel et récurer ses toilettes.
Ceux qui veulent être transformés en montures, en putes ou en meubles, puis être oubliés dans un coin du salon.
Ceux qui veulent être piétinés dans un vertige de talons, cuisses, ventre, poitrine bleuis de fers d'escarpins.
Ceux qui sont prêts à payer pour tout ce que les autres, les "gens normaux" comme on dit, paieraient pour éviter.
À l'autre bout du fil Siméon avait marqué une pause avant de conclure :
- Au fond, ce que veulent les soumis, c'est ce que nous voulons tous, ce qui nous fait exister et nous maintient en vie. De l'attention.

Photos René Maltête et Horst P. Horst.

lundi 7 septembre 2015

Obsessions fulgurantes

Même montée sur des escarpins de dix centimètres, elle est petite. Sa silhouette est frêle, sa taille étranglée par un corset. Le plus puissant chez elle, c'est sa voix qui résonne jusque dans les recoins de la salle obscure. Pour sculpter l'espace, quatre flaques de lumière, quatre couleurs, quatre atmosphères, quatre univers qui accueilleront nos obsessions.
- Tout peut être obsession, dit-elle. Tout
J'acquiesce en songeant aux fétichistes des pulls en laine et des masques à gaz, aux hommes qui ne peuvent jouir qu'avec une femme qui porte des bas ou une culotte souillée.
- Les obsessions, c'est comme les trains, poursuit-elle. Certaines peuvent en cacher d'autres. Et ici, aujourd'hui, je veux libérer votre obsession la plus secrète, la plus honteuse, celle dont vous n'avez jamais osé parler à personne... Celle que vous n'osez même pas avouer à vous-même.
Aussitôt je me dis que c'est dangereux. Très dangereux, même, que de laisser jaillir, surtout en public, ce que l'on enfouit au plus profond de soi, ce qui exige le silence, la chape de plomb et le divan d'un psychanalyste.
Je me demande aussi comment elle va s'y prendre, cette petite femme si évidemment dominatrice, pour faire clamer à chacun ce qu'il veut taire. Nous supplier n'est pas son genre. Alors va-t-elle nous torturer, juste pour rire ? Nous passer à la question un par un ?
Impossible, nous sommes trop nombreux.
Elle explique que le but de son atelier, c'est de mettre nos obsessions en scène, de composer des tableaux vivants qui seront immortalisés par son compagnon, photographe. Lui a bien quinze ans de moins qu'elle. Il est en quelque sorte son obsession car, ainsi qu'elle le glisse dans un sourire, elle aime les hommes jeunes.
Pour les photos, aucune inquiétude. Elles ne seront pas diffusées et notre anonymat est garanti : masques et cagoules se trouvent dans les valises d'accessoires à notre disposition.
Tout le monde, je crois, a hoché la tête.
- Debout, tous !
Nous voilà invités à marcher en silence tout en réfléchissant à notre obsession. Elle doit s'imposer à nous, nous envahir, nous submerger, nous attirer comme un gouffre dans lequel on meurt de se jeter.
Ce qui n'a pas de nom exige aujourd'hui d'être nommé.

Dans la demi-obscurité les corps se frôlent et se croisent. Les visages sont des taches d'ombre crispées sur leurs plus inavouables secrets.
À quoi pensent-ils, tous ?
Moi, je me demande bien laquelle est la mienne, d'obsession. Des fantasmes, des désirs, j'en ai comme chacun, mais des obsessions ?
Je cherche sans trouver. Je vire et je tourne. Je tourne autour d'idées fixes tel un chien autour d'un piquet, je tourne dans la salle comme sur un manège qui n'en finit plus de tourner.
La Maîtresse, elle, égrène un chapelet de désirs qui ne sont pas les siens :
- Je rêve de me faire baiser contre un mur maculé de pisse... Dans le métro, je ne regarde que les chaussures des femmes, j'imagine leurs talons plantés dans ma gorge... J'aime les hommes jeunes, très jeunes, les adolescents à la bite bien dure... Je rêve qu'on me crache au visage en me traitant de pute...
Les corps continuent de se frôler, électriques, loin des taches de lumière.
- Je rêve de faire l'amour à des inconnus... Qu'on m'attache et qu'on me baise... Allez, à votre tour, maintenant ! Osez murmurer votre obsession, la dire à haute voix, fort, de plus en plus fort !
L'espace s'emplit d'un brouhaha timide. Quelques voix se détachent sans qu'on ne comprenne un seul mot.
- Plus fort, plus fort !
Soudain un homme pile devant moi.
- Je veux te violer et te voir jouir ! Te voir jouir, c'est ça mon obsession.
Je le regarde, perplexe. Je manque de lui répondre qu'il n'a pas compris. Que son obsession n'a rien à voir avec moi. Que je peux en être une incarnation, mais certainement pas la racine.
Trop tard, il est déjà parti.

- Assez marché, stop, asseyez-vous !
La Maîtresse nous attribue à chacun un numéro. Elle compte à voix haute, très vite.
J'hérite du dix-neuf, mon voisin du vingt.
- Numéro un à dix, levez-vous et marchez ! Quand je vous désigne, criez votre obsession à la salle... sauf si, bien sûr, vous préférez la garder pour vous.
Dix corps se dressent d'un bloc pour arpenter le plancher. L'index se pointe sur un jeune homme potelé, moulé dans des collants en dentelle, un Antony Hegarty à la longue chevelure brune et bouclée.
Sa bouche hurle un mot incompréhensible.
- Pardon ? demande la Maîtresse.
- Pénectomie ! répète-t-il.
- Pén... Quoi ? bruit la salle.
- Ablation du pénis, précise-t-il avant que le doigt ne le quitte pour glisser, déjà, sur d'autres corps.
- Me faire violer !
- Le sang !
- Faire mal et avoir mal !
- Enculer un homme !
- Voir des couples baiser !
À chaque cri la Maîtresse approuve.
- Oui, bien, parfait !
J'aime sa neutralité bienveillante, son absence de réaction qui ne questionne ni ne juge. Mais une fois les quarante numéros égrenés, je m'étonne. Il manque les -philie auxquels je m'attendais, ces obsessions déclinées en pédo, zoo, scato, uro, nécro.
La liberté de parole a sa censure, ses limites posées dans le socialement acceptable.

Après nous avoir rassemblés, la Maîtresse nous divise. Quatre flaques de lumière, quatre groupes réunis par affinités de fantasmes.
BDSM pour moi. Évidemment.
Mon voisin me confie que parmi toutes ses obsessions, il a eu beaucoup de mal à choisir. Que l'une, sans doute trop spécifique pour cet atelier, est de féconder une femme en se faisant enculer par une autre munie d'un gode-ceinture, puis d'inverser la scène : la femme enceinte l'encule alors qu'il féconde l'autre.
J'admire la précision du scénario, l'infinie palette de l'imagination humaine. En comparaison, la mienne me semble bien terne. 

La division s'affine encore. À partir de notre groupe la Maîtresse crée un sous-groupe. Nous voilà cinq, cinq à devoir bâtir un scénario sur la trame de nos obsessions.
C'est ainsi que notre quatuor se retrouve debout, autour d'une femme étendue en culotte sur un bloc opératoire.
Consciente, elle pisse le sang.
Il faut l'attacher pour l'empêcher de fuir, l'étrangler pour lui faire perdre connaissance. L'anesthésiste a commis une erreur de dosage et l'incompétence de l'infirmière appelle la punition.
Le chirurgien, lui, a l'accent sud-américain, des pinces à linge au bout des doigts et un string jetable en guise de masque.
Nous avons ri, beaucoup, terminé avant les autres et contemplé un sous-groupe difficile à arrêter.
Leur obsession, c'était l'orgie.


Festival Erosphère, Atelier Obsessions fulgurantes (Snapshot obsessions
de Moiselle Pardine.
1re photo : Helmut Newton ; 2e : Anna Hurtig,
3e : portrait d'Antony Hegarty, chanteur d'Antony and the Johnsons.
Dernière photo : je n'en connais pas l'auteur, et la femme n'est pas moi !

jeudi 3 septembre 2015

Tuer ou être tué

Il dit que c'est no limit. Qu'on n'est pas là pour être gentil parce que son atelier s'appelle, après tout, Délices du Mal. Lui-même ne se présente d'ailleurs pas comme gentil. Il se présente comme un enculé à la voix de stentor, un maître de cérémonie qui ne compte pas mâcher ses mots et hurle Shut up! l'index pointé sur une poitrine ou un visage.
Il dit que le mal peut être jouissance. Que la jouissance peut prendre source dans les zones noires de la psyché. Qu'il y a un plaisir, obscur, à faire le mal et un, pervers, à faire mal. Et qu'aujourd'hui, scande-t-il, c'est no limit. Parce que ce même atelier qu'il a animé la veille, il était gentil et que la gentillesse, c'est bien mignon mais ça fait chier.
Je pense à ce Suisse victime la veille de tant de gentillesse. À la morsure rouge et enflée qui orne encore son avant-bras. "Une fille qui m'a sauté dessus", m'a-t-il expliqué en haussant les sourcils. Avec l'autre qui l'avait étranglé par-derrière, ça faisait deux.
Il en riait, le Suisse, et sans doute un peu jaune.
Il n'avait pas vraiment compris le but de l'atelier. Il ne me le recommandait pas vraiment non plus, sauf peut-être "pour voir, à défaut d'autre chose". À chacun de se faire sa propre opinion, après tout.

D'opinion, le maître en a une : chacun est responsable de soi-même. No limit ne signifie pas que de limites, nous n'en avons aucune pour notre personne. Nous sommes donc libres, à tout moment, de dire stop et même de quitter la pièce.
La pièce, justement. Une salle de danse surchauffée dans un sous-sol sans fenêtres, au remugle de moisi et à l'air vicié de sueur. Dedans, une quarantaine de corps, d'esprits et de consciences. Rétifs, moqueurs, fébriles, fâchés. Certains seront éjectés par le maître des lieux alors que d'autres sortiront de leur plein gré, en colère ou en larmes.
Les autres resteront par plaisir ou masochisme. Pour l'expérience de ce qui se joue là, parce que la machine est lancée et que son train d'enfer interdit la fuite. Par curiosité, aussi. No limit, ça s'arrête où ?

Le maître dit de former deux cercles, un plus petit à l'intérieur du plus grand. Les quarante corps s'exécutent et se font face, deux à deux. Aucun geste ne doit être esquissé, aucun mot prononcé. Le point de contact, c'est les pupilles, la fragile passerelle du regard qui nous lie, humains, puis qui nous sépare sur un ordre :
- Un pas sur la gauche !
Les cercles tournent comme des mécanismes d'horloge. De nouveaux couples se forment sur un hasard.
Face à moi, une femme blonde, fluette, une que je croiserais dans le métro sans même la remarquer. Je n'ai pas à basculer le cou, nous sommes de la même taille. Nous nous figeons sans sourire, le buste droit, les bras le long du corps.
Ses yeux noisette plongent dans les miens à l'horizontale, deux jets projetés vers mes pupilles.
- Maintenant, dit le maître, imaginez que l'autre en face de vous est l'Ennemi. Il vous veut du mal. Il veut vous torturer. Il veut vous tuer. Et vous aussi, vous voulez le tuer.
Ses mots étonnent. À ma gauche quelqu'un lance une plaisanterie. Une fille rigole.
- Qui a ri ? s'insurge le maître.
Une main se lève.
- Sors de mon atelier ! Tout de suite !
Un silence glacé retombe sur l'assistance. La fille obéit. La porte claque sur ses pas. Son vis-à-vis reste seul, longue silhouette arc-boutée face au vide.
Qui haïr lorsqu'il n'y a plus personne ?
Le maître se glisse dans l'espace vacant pour reprendre d'une voix lente :
- Tuer ou être tué, c'est la consigne. Tuer ou être tué.

Tuer ou être tué.
Les yeux de la femme s'arriment à nouveau aux miens. Leur expression a changé dans son visage impassible.
Une boule dure palpite dans mon ventre. Mon regard est un bloc brut, une tenaille à clous, un fil mordant de rage et de haine qui pénètre, découpe, dissèque la matière molle de mon ennemie.
Sale pute. Connasse.
Mains, pieds, poings, coudes, genoux, mon regard la renverse, lui brise la nuque, lui pulvérise les entrailles, répand sa merde et son sang dans lesquels je me vautre, victorieuse et comblée. 
Connasse. Salope. Crève.
Face à moi les paupières se ferment et s'ouvrent, très vite. Le corps fluet vacille. Le ventre se gonfle, la poitrine se dilate, la gorge s'écarte, béante, jusqu'à l'étouffement.
La vie de ma meurtrière coule par ses yeux. Elle respire fort, très fort, si fort que son voisin, interloqué, tourne la tête.

- Un pas sur la gauche !
Impair et manque. Je me retrouve face au maître, à ses yeux dont j'oublie la couleur derrière ses lunettes. Bleu, marron, noir ou vert, la haine n'a pas de nuance. Je m'attends à un choc, à un combat qui me videra à mon tour de ma substance, à la rencontre du Mal à l'état brut
Le choc attendu ne vient pas.
Dans les yeux qui m'étreignent ni méchanceté ni colère, mais quelque chose de beaucoup plus perturbant.
De la naïveté. De la douceur.
Non, pire. De la tendresse

Photo de Frank Horvat.
Dernière toile d'Istvan Sandorfi.

mercredi 2 septembre 2015

petite pute

Il portait une culotte en vinyle rouge, des bottines à hauts talons et du khôl noir autour des yeux. Il a rampé, longtemps, tenu en laisse par une créature brune. Quand il s'est redressé, son dos s'ornait d'une inscription pourpre : PETITE PUTE.
Lorsque ses genoux réclamèrent grâce, il s'avachit dans la grande salle, celle où la musique pulsait ses décibels ondulatoires, un cercle de l'enfer avec ses faisceaux rouges tourbillonnants, sa barre de suspension tête en bas qui hâlait, un par un, les corps dans l'espace, les faisait virevolter et gémir sous les coups de martinet.
Ce "PETITE PUTE" me fixait droit dans les yeux, si tant est qu'on en ait dans le dos.
La tentation fut trop forte.
Je frottai mes pieds sur les lettres pour lentement les effacer. Le rouge coula sur la peau comme une femme qui pleurerait des larmes de sang.
Quand la créature brune nous rejoignit, je lui demandai :
- Oh, c'est toi qui l'avais écrit ?
Son brusque "oui" me dévoila sous l'ondée de ses cheveux bouclés un visage d'actrice italienne, un regard de lame entre des cils courbés et le pli cruel de sa bouche.
- Pardon d'avoir détruit ton ouvrage, alors.
Ses mains menues s'agitèrent en connivence.
- Aucune importance... Je suis sûre que tu peux réparer ce que tu viens de défaire.
Alors je me penchai en avant, contre ce soumis déchu de son titre si rudement gagné. Et là, presque à son l'oreille, je tonnai d'une voix claire "Petite pute de chantier".
La créature me décocha un large sourire. Elle et moi étions d'accord, sans un mot, sur deux points essentiels.
Le dommage était réparé.
Mon romantisme me perdra.

Scène tirée du festival Erosphère.
Photo Van der Vlugt.

samedi 11 juillet 2015

La vertu de l'erreur

Il avait un short à carreaux et une belle gueule typée, moi une combinaison-pantalon et un air perdu. Lui aussi avait loupé son arrêt.
Nous jaillîmes en même temps de la rame. Je calquai mon allure sur la sienne, rapide, et suivis le fanal de son short jusqu'au quai d'en face.
Lorsqu'il se retourna, il me reconnut. La fille en combinaison qui, cinq minutes plus tôt, voyageait à ses côtés dans l'autre sens. Nous échangeâmes le sourire complice de ceux qui partagent la même erreur, connivence muette au milieu de la foule.
À la correspondance suivante je me trompai encore, ne le réalisai que trois stations trop tard et me précipitai sur le quai. Le plan de métro confirma mes doutes : à ce point d'erreur, la meilleure solution était d'y persister.
Je dévalai le couloir sans fin qui m'emmenait à une autre ligne, forte de deux certitudes : je serais en retard à mon rendez-vous ; les visages que je verrais dans ce métro, je n'aurais jamais dû les voir.
Paris en Chatroulette de bitume, de tuiles blanches et de souterrains. Paris-labyrinthe, entrelacs de vies qui se frôlent sur des erreurs.

Dans la rame un visage attira mon attention. Sec, presque féroce. Une peau mate, un grand front, un menton large, des yeux jais, une vieille cicatrice au coin des lèvres. Un visage d'ailleurs, d'Afghanistanistan, de Syrie et de désert, un qui dit la fatigue et le déracinement.
L'exil, pour sûr. Le désespoir, peut-être.
Mon regard insistant lui fit tourner la tête. Il me fixa à son tour, retranchée dans ma musique mais lui offrant un sourire. Un vrai sourire de connivence, un de déracinée volontaire en proie à une ville qui la dépasse, un qui l'étonna tant ma peau blanche laisse supposer qu'ici, c'est chez moi.
"Ne pas se fier aux apparences", pensai-je.
Mon sourire insistant entraîna le sien et sa métamorphose. Son visage si fermé s'ouvrit, ses angles si droits s'adoucirent, son regard si dur pétilla.
Le hasard nous fit descendre à la même station. Sa maigreur surplomba mon sourire. Il s'approcha pour me saluer d'une voix dont rien n'annonçait la douceur.  Son "Bonjour" fut guttural, longues voyelles et R roulé sur un accent indéfinissable.


- Je suis perdue, dis-je comme pour me présenter, comme si mon égarement résumait soudain mon identité.
- Je vais t'aider. Où vas-tu ?
- Là, répondis-je en plaquant mon index sur une rue éloignée.
Il me montra les trois sorties, une à l'avant, une à l'arrière, une au milieu du quai, étudia avec moi le plan du quartier et me guida jusqu'à l'escalator.
- Je suis kurde, lâcha-t-il alors que la machine nous hissait vers le ciel.
Il me dit qu'il revenait de la préfecture où il avait perdu sa journée. Une de plus. Son rendez-vous fixé à dix heures du matin n'avait pas eu lieu, il avait poireauté plus de quatre heures avant qu'on ne le prie de rentrer chez lui.
- Je suis désolée.
Il me glissa un regard surpris. Désolée de quoi ?
"Désolée de mon pays qui traite si mal les étrangers", eus-je envie de répondre. Sans doute parce que moi aussi je me sens étrangère, sauf que moi, j'ai le bon passeport et que son estampille République Française fait un univers de différence.
- Et toi, tu es d'ici ? demanda-t-il.
- J'étais.
Je lui racontai le sentiment d'étrangeté qui ne me quitte pas, la bizarrerie de revenir en France après si longtemps, ces gens qui déboulent de partout, me bousculent et me marchent sur les pieds, mon inaptitude à lire les panneaux et mes deux erreurs de correspondance.
Il acquiesça, amusé, avant de conclure :
Aujourd'hui tu t'es trompée mais tu as rencontré moi.
- Tu as raison. J'ai rencontré toi.
Une fois à l'air libre il prit congé en me tendant la main. Je la serrai en lui souhaitant "Bonne chance".
So long, big man, et super merde à toi.


Le titre de ce billet est un clin d'oeil à Mars.

Photos de Frank Horvat.