mercredi 15 octobre 2014

L'amour avec beaucoup de silence autour

Cet après-midi Manee m'a demandé :
- Vous avez récupéré de votre chute ?
- La flûte ? Oui, elle est à la maison !
Silence dubitatif au bout du fil.
- Hum, non... Votre chute !
Je levai les yeux au plafond en me traitant d'idiote. Sûr que Manee, la mère de Kelvin, m'avait pris pour la blonde que je suis. Et j'enchaînai, toujours aussi stupide :
- Mes plaies sont guéries, merci. Je peux à nouveau me promener avec votre fils... Personne ne l'accusera de me battre !
Manee a ri. Très jaune, sans doute. Et sur un tonitruant "Have a nice day !", j'ai raccroché en maudissant mon terrible humour. Manee avait-elle compris la plaisanterie, même mauvaise ?

Si je remonte jusqu'à notre premier contact, c'est d'ailleurs le même sentiment qui revient : l'incompréhension.
J'appelai alors de Bangkok, très inquiète. Lev, un ami routard de Kelvin, avait disparu. Après une délicieuse soirée ensemble, il devait acheter une carte sim thaïe et me rappeler. Nous avions prévu de nous rendre au marché flottant, de faire des emplettes, de nous balader sur les klongs*. Mon amie Bertille arrivait le lendemain, Lev était content de la revoir. Mais loin de tenir ses promesses, il s'était évaporé corps et biens.
Aucun numéro auquel le joindre, aucune idée de son hôtel... La disparition de Lev était d'autant plus préoccupante qu'il avait connu de graves soucis de santé. Il gardait de ses multiples opérations des électrodes dans le cerveau, un pacemaker et de belles cicatrices. Et Lev était israélien, nationalité pas toujours appréciée sur cette planète. Surtout, se volatiliser sans un au-revoir ne lui ressemblait pas, mais pas du tout.
C'est ainsi que je contactai Kelvin que je n'avais vu qu'une fois, sur un bateau de plongée aux Philippines. Afin de le joindre, je composai le numéro inscrit sur la feuille du dive shop. Conscient de l'urgence, Niek, un instructeur hollandais, me l'avait gentiment communiqué. C'est ainsi que je tombai sur Manee. Qui ne comprit pas pourquoi une Française anglophone habitant aux Philippines l'appelait de Bangkok au sujet d'un Israélien ami de son fils malaisien. Qui n'était pas encore rentré de voyage, d'ailleurs.
Il y avait de quoi en perdre son latin.
Entre Kelvin et moi, cet appel chaotique reste une plaisanterie. D'autant qu'à présent, je ne suis plus pour Manee qu'une simple voix hurlant par-dessus les parasites d'une mauvaise connexion.

À dire la vérité, j'appréhendais de rencontrer Manee. Les rapports avec les mères de mes ex ne furent pas toujours simples, surtout que je viens d'une famille éclatée qui rime avec obligations, conflits et emmerdes.
Je partais avec plusieurs désavantages, pensais-je. Blanche, de dix ans plus âgée que Kelvin auquel je ne donnerai jamais d'enfant, nomade, furieusement indépendante et agnostique... Souhaiter une autre compagne pour son aîné, le fils préféré selon la tradition, me semblait légitime.
- Arrête tes bêtises ! me grondait Kelvin.
Selon lui, ses parents avaient trop souffert du racisme pour se montrer à leur tour intolérants. Contrairement à son époux, Ranee n'était pas chinoise, et leur union avait fait grincer des dents. 
- Tranquillise-toi... Mes parents vont t'adorer !
M'adorer ? Pas sûr. Qu'ils m'apprécient sans interférer dans notre vie me suffisait amplement.

De son côté, Manee avait peur. Peur que je ne la jauge et ne la juge. Peur qu'éduquée, je ne la trouve inintéressante. Peur que raffinée, je ne la considère mal dégrossie. Peur qu'Européenne, je ne me croie supérieure. Si elle savait...
Manee est en outre handicapée par sa timidité. Une timidité extrême qui l'empêcha, lors de notre premier rencontre, de m'adresser la parole et de me regarder dans les yeux. Évitement plutôt acrobatique puisque nous étions installées face à face. Manee m'observait à la dérobée, quand je ne lui prêtais pas attention, et se reposait sur son mari pour la conversation.
Le dîner fut étrange, et court comme les suivants. Entrée, plat, dessert, addition, au-revoir, chez les Kelvin, on ne s'attarde pas à table. Une fois les assiettes vidées, le père règle la note et tous les convives s'en vont. Nous voilà aux antipodes des retrouvailles familiales qui traînent de café en digestifs, des discussions enflammées qui prolongent le déjeuner à l'après-midi.
J'ai pensé à ces repas de mariage aux Philippines, aux invités qui engloutissent en un éclair des montagnes de victuailles avant de tourner les talons. Autre pays, autres moeurs auxquelles il faut s'habituer. La rapidité abrupte n'a rien à voir avec un manque d'intérêt ou d'affection, mais encore faut-il posséder le bon code.


Ranee et moi nous connaissons mieux, à présent. Elle me regarde sans se troubler, me parle sans courir après ses mots. Mais est-elle pour autant à l'aise ? Je n'en suis pas persuadée.
Météo, nourriture, état de la voiture qu'elle nous prête, petits bobos... Nos discussions absorbées par le quotidien naviguent sans risque. Lorsque l'échange dérive sur mon travail ou l'écriture, Ranee se tait, se détourne, quitte la pièce.
C'est alors son époux, un petit homme avenant et disert, qui prend le relais. Lui aime bien me questionner sur les sujets que sa femme évite.
Fichu complexe d'infériorité qui pousse Ranee à se sentir bête, déplacée, intruse. Peu importe qu'elle ait accompli davantage que moi dans son existence, son sentiment d'illégitimité la submerge et la bloque.

Les visites des parents de Kelvin ressemblent à nos repas, courts et efficaces. Son père stoppe devant notre portail. Coup de Klaxon. Ils descendent de la voiture et se tiennent debout, en pleine chaleur, malgré mes invitations à entrer. Lorsque mes rayons tapent trop fort, ils s'abritent sous l'auvent de la cour. Ranee déteste le soleil qui fait brunir sa peau chocolat-crème.
Il est rare, très, que le couple franchisse le seuil de la maison.
- Mais pourquoi ? me suis-je à plusieurs reprises étonnée.
- Pour ne pas nous déranger, explique Kelvin.
Vu sous cet angle, une telle attitude de repli fait sens. Et j'ai beau dire "Hum, spécial, tes parents, quand même...", je préfère mille fois leur réserve à des intrusions répétées. Une belle-famille qui se mêle de tout, commente tout, critique tout, je ne le supporterais pas.
Ranee nous tend des sacs en plastique. À l'intérieur, des curries, des biscuits et des pains préparés spécialement pour nous. En calant une dizaine de tupperwares dans le frigo, j'ai un jour gloussé :
- Ta mère craint donc que je ne te nourrisse pas ?
Kelvin s'est esclaffé car de nous deux, c'est lui qui cuisine le plus.
Au hasard de mon rangement je tombe sur des broutilles utiles : pâtes en sachets, allumettes, sacs poubelle... Parfois je ris de cet inventaire à la Prévert. Parfois il m'agace et je me reproche d'être injuste. Le contenu de ces sacs n'a finalement aucune importance. C'est le geste qui compte, un geste d'amour pour leur fils et d'affection pour moi. Je me souviens, avec tristesse, des attentions de ma mère et de ma grand-mère, des petits plats qu'elles me mitonnaient pour me faire plaisir. Et je suis heureuse que mon compagnon ait une mère qui, même silencieuse, même retranchée, l'entoure de sa tendresse.

Ranee n'est cependant pas tactile. Elle n'embrasse pas ses enfants et me salue en général de loin. Si elle me touche, ce n'est que par accident.
Aussi son geste juste avant mon départ au Japon me surprit-il : Ranee me serra dans ses bras. C'est là que je compris que l'heure était grave. Son fils et moi nous aventurions en territoire lointain et inconnu, peut-être dangereux. Et surtout, nous prenions l'avion après les crashes de la Malaysian Airlines.
Sans l'avouer le couple était très inquiet.
Déconcertée par la brusque étreinte de Ranee, je tournai la tête pour atteindre sa joue. Elle me la déroba. Mes lèvres atterrirent sur la lisse barrière de ses cheveux. Mon baiser produisit un bruit sec, un clac qui résonna entre nous, incongru.

À Singapour, Kelvin et moi logeâmes dans la vaste maison de Reinee, la soeur de Manee.
- Tout mon contraire, vous verrez, Alda !
J'ai vu. Le contraste entre les deux soeurs était en effet saisissant. Soucieuse de nous accueillir au mieux, prolixe, maigre et agitée tel un petit moineau, Reinee régentait son fils et sa demeure d'une main de fer. Aimable, oui, mais épuisante. Et si Kelvin et moi partagions la même chambre, c'est qu'il l'avait menacée d'annuler notre séjour.
Peu probable, sinon, que Reinee n'accepte. Nous ne sommes pas mariés, après tout.
Sur Orchard Road** Reinee m'aida à choisir des culottes. Je n'ose pas imaginer la tête de Ranee m'accompagnant au rayon lingerie. Elle se serait enfuie, sûrement. Sans compter que choisir les dessous de sa belle-fille a un je-ne-sais-quoi d'incestueux, non ?


Un jour Kelvin me dit :
- Si jamais tu tombais malade, mes parents seraient là.
Je l'ai regardé d'un oeil rond. Puis me suis sentie soulagée, presque redevable. Impossible, en effet, de compter sur ma propre famille. Quant à mes amis, ils sont loin.
"Mes parents seraient là."
Ce ne sont pas, je le crois, des mots en l'air.
Je me souviens d'ailleurs du printemps dernier, de mes terribles maux de tête, de mes drôles d'oublis, de cette fatigue qui ne me lâchait pas. Je me levais épuisée pour me traîner à longueur de journée. La déprime, forcément, s'en était mêlée.
De guerre lasse je consultai à l'hôpital, un très vieux docteur qui, sur ma simple mine, conclut :
- Vous n'êtes pas malade.
Diagnostic rapide s'il en était, assorti tout de même d'un bilan complet et d'un scanner du cerveau.
Dans la voiture je gloussais qu'en découvrant toutes mes mauvaises pensées, les médecins se sauveraient. Qu'il n'en resterait pas un seul pour me soigner. Ou bien qu'ils feraient la queue pour voir la Blanche perverse.
Kelvin ne riait pas. Il était angoissé, et davantage que moi. Desserrant les lèvres, il lâcha soudain :
- Ma mère a prié pour toi.
Et moi de répondre :
- Ben... Avec ses prières, ça devrait aller !
L'ironie qu'il crut déceler dans mon ton le blessa. J'eus beau lui dire que le geste me touchait sincèrement, il n'était pas convaincu.
Pourtant, touchée, je l'étais. Et je ne pus m'empêcher, encore, de songer à ma grand-mère. Elle, elle allumait un cierge dans toutes les églises. Pour moi. Pour ma santé. Pour mon bonheur. Pour ma réussite. Pour que les embûches ne s'accumulent pas sur mon chemin et que la vie me soit douce.
Avec tant d'amour, ne pas être heureuse aujourd'hui serait un crime.

* Klongs : canaux de Bangkok, à explorer à pied ou en bateau. Certains sont fascinants car leurs habitants y vivent comme au siècle dernier.
** Orchard Road : artère de Singapour dédiée au shopping.

Photos de William Wegman, Marcel van der Vlugt,
Frank Horvat, Paul Shoul.

10 commentaires:

  1. Woo tu arrives avec une telle beauté des mots à rendre Manée si présente ! Quant à ta grand-mère, je me souviens à quel point tu en parlais avec tant de grâce et d'amour... Tu as eu de la chance de sentir son amour à ce point. La mienne est décédée il y a quelques mois, nous n'avions jamais rien partagé, je n'ai ressenti lors de son décès que de la peine pour mon père... Nos âmes n'étaient sûrement pas censées partager pendant cette vie... J'espère que ta santé va mieux depuis.

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    1. Bonsoir Céline,
      désolée pour ta grand-mère. Un coup dur pour ton père, oui. Il arrive aussi que la connexion se fasse après un décès, par exemple au travers des histoires, anecdotes, souvenirs livrés par ceux qui restent, ou une vieille correspondance, ou des objets (bijoux liés à une histoire, bibelots...). La personne que l'on croyait connaître, même de loin, prend alors une autre "densité" en révélant des facettes insoupçonnées. Mais peut-être n'as-tu pas envie d'en savoir davantage pour le moment... ou pour longtemps. Il n'y a pas de bonne attitude, seulement celle qui nous paraît juste pour nous.
      Oui, ej te remercie, j'ai récupéré depuis, de la fatigue chronique et de la flûte (ça m'apprendra à aller au yoga avec des talons compensés, tiens !). La première n'est plus qu'un mauvais souvenir, ouf !

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    1. Aïe, est-ce à dire que mes textes sont soporifiques ? :)

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  3. Mais non tu n'es pas soporifique!!! Mais ce texte est doux. Et joli. Et délicat... Je t'embrasse.

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    1. Merci beaucoup, Marie. Qui croirait, à me lire, que j'ai physiquement la délicatesse d'un éléphant dans un magasin de porcelaines ? Mes interlocuteurs restent toujours sceptiques jusqu'à ce qu'ils me voient en action...

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  4. Pas plus que quand tu es une conteuse.

    Poutous,

    Ta liseuse.

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    1. Merci, me voici rassurée !
      Bisettes,
      La berceuse.

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  5. On sait que le portrait est l'un de tes spécialités. Ce Manee n'y déroge pas, très réussi. Toi à l'écrit, K à l'image, jolie paire de talents.

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  6. Merci beaucoup Slev. Je transmets à l'intéressé (dont j'aime beaucoup les photos, et sans parti pris). Tu me donnes envie d'écrire d'autres portraits, peut-être plus esquissés, sur les gens que je croise...

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Maintenant, à vous !