mardi 14 octobre 2014

La nuit et la mousson (fin)


Après une longue marche, Atniel et moi atteignîmes enfin l'hôtel. Je me délestai de mon sac plus lourd que deux ânes morts, étendis mes jambes, massai mon dos en charpie.
- Une chambre pour deux ? s'enquit le réceptionniste.
- Non, deux chambres simples, please.
Mine ennuyée en retour.
- C'est que... Aujourd'hui, nous sommes complets. Il ne me reste qu'une chambre double. Désolé.
Atniel et moi échangeâmes un regard.
- Ça t'ennuie de partager ? demanda-t-il.
- Pas du tout. Et si une chambre se libère demain, je déménagerai.
- Va pour la double, alors !
L'employé nous tendit la clef, soulagé.
- Si vous voulez dîner, ne tardez pas. Notre cuisine ferme dans vingt minutes.
Atniel et moi déclinâmes la proposition. Nous avions moins faim que hâte de nous reposer.

La chambre était grande, propre et sans fioritures. Je souris. Bizarre de la partager avec un complet inconnu, tout sympathique fût-il. De vieilles histoires de filles violentées derrière une porte close, abusées pendant leur sommeil et détroussées au petit matin me traversèrent l'esprit. Je les balayai d'un revers de main. Mon intuition me soufflait de faire confiance. Jamais, jusqu'alors, elle ne m'avait trompée.
De toute façon, je n'avais guère le choix. Hors de question de sortir seule dans la nuit noire, d'emprunter seule la route déserte menant au centre-ville, de taper seule aux portes des hôtels. Et le lit était par bonheur un vrai deux places, pas un mouchoir de poche qui nous forcerait à dormir collés.
- Atniel, prends ta douche en premier ! Je peux attendre.
Il me remercia. Je gloussai tandis qu'il cherchait son nécessaire de toilette. Son sac à dos était rempli de sacs. Des petits et des grands, des vides et des bourrés, des blancs et des bariolés, une nuée de sacs qui débordaient sur le plancher.
- Tu fais collection ?
- Non, je protège mes affaires ! Une fois, le coffre du bus fut inondé d'eau sale. Impossible de porter un seul vêtement après ça. Tous sont ressortis tachés, dégueulasses, empestant le moisi... Tu imagines !
Je ne souriais plus, du coup. Et me promis de piquer, à l'avenir, sa bonne idée à Atniel.

Une heure plus tard, la faim se mit à nous tenailler. Je pensai avec regret aux plats mitonnés par le cuisinier de l'hôtel. Qui, à près de minuit, devait être rentré chez lui.
- Alda ? Je crève la dalle, pas toi ? Essayons de trouver une épicerie. Le coin semble désert, mais avec un peu de chance...
Sitôt dit, sitôt fait. Nous longeâmes les ruelles sombres en vêtements légers, affamés et insouciants.
Erreur. Depuis notre chambre nous n'avions pas entendu le vent tourner, un vent qui nous giflait à présent de ses bourrasques. Très vite la pluie s'en mêla. Un déluge de mousson, imprévisible et torrentiel, un rideau d'eau qui nous masquait le ciel, les maisons, les pavés.
En deux minutes nous fûmes trempés jusqu'aux os. Nos pieds, nos chevilles, nos mollets baignaient dans une crue noire. Je songeai à tous les immondices charriés par le courant, à une blessure qui, lors d'un précédent voyage, s'était infectée à force de mariner dans la fange. Je grimaçai de dégoût.
- Tu veux rentrer ? hurla Atniel par-dessus les cataractes et le tonnerre.
Je déclinai d'un geste. Impossible d'être plus mouillée, et je n'allais pas fondre. Quant à s'abriter, inutile. La tempête pouvait durer des heures. Mon estomac n'aurait pas la patience d'attendre si longtemps.
Je rassemblai mes cheveux en chignon, essorai ma chemise, remontai ma jupe jusqu'aux cuisses pour continuer à avancer. Atniel pataugeait à ma hauteur. Il vacilla, glissa, perdit une sandale.
- Wait, please !
Il se pencha pour le rattraper, fouailla la boue à pleines mains. Je me mis à rire, follement. Que faisions-nous là, égarés sous un cataclysme de fin du monde ? Tout me semblait ridicule, décalé, absurde, un de ces rêves loufoques dont nos cerveaux ont le secret.
Soudain Atniel bascula la tête contre le ciel d'encre et rugit. Entre ses doigts ruisselants, sa sandale brandie tel un trophée.

Notre marche sembla une éternité de trombes d'eau et de dérapages incontrôlés. Et si ce quartier s'animait le jour, il se résumait, la nuit, à une enfilade d'échoppes closes. Nous étions sur le point d'abandonner lorsqu'une pâle lueur troua l'obscurité. 
Une épicerie.
Nous nous y engouffrâmes en courant. Tiré de sa torpeur, le patron nous décocha un regard effaré. Il s'attendait à n'importe quoi, sauf à deux touristes aussi hilares que trempés.
- What do you want ?
- Food ! fut notre réponse enthousiaste.
- Food ? Oh...
Le brave homme avait de l'encens, des bougies, des allumettes, de l'huile et des épices. Mais de la nourriture, pas vraiment. Enfin si, il avait du pain. Différents types de pain, même. Des faits maison, des industriels emballés sous plastique, des rassis et des frais comme de la brioche. Quant à étaler quelque chose dessus, autant oublier à moins d'adorer les tartines à l'huile.
- Désolé... Ça vous ira quand même ?
Atniel et moi opinâmes du menton. Il fallait bien que ça aille.
Nous comparâmes une multitude de pains, en choisîmes certains et en rejetâmes d'autres en fins gourmets de la boulange. Vendre autant en pleine nuit ? Le marchand n'en croyait pas sa chance.
Dehors la pluie s'était calmée. Chargés de pains jusqu'aux dents, nous retournâmes à l'hôtel pour dévorer notre festin.
- Un peu de foie gras avec ton pain ? plaisantai-je.
Mon compagnon feignit d'étaler le précieux pâté sur sa tranche molle et me la tendit dans une courbette. Je m'esclaffai de bon coeur.
Une fois rassasiés, nous rangeâmes nos victuailles dans leurs sacs. Qui étofferaient, je n'en doutais pas, la collection d'Atniel.
- Et devine quoi, Alda... Voilà notre petit-déjeuner de demain !

Ce repas sans saveur, à la bonne franquette sur un lit, reste l'un de mes meilleurs souvenirs de voyages, un qui n'a pas pâli en dépit des années. 
Je me souviens que le lendemain, Atniel et moi nous offrîmes un gueuleton de rois. Et lorsqu'une chambre se libéra dans l'hôtel, je ne la pris pas. Dormir avec mon compagnon d'aventure ne me posait aucun problème. Jamais il ne se permit un geste ou un propos déplacé.
Au fil des jours nous explorâmes ensemble Rishikesh, testâmes une foule de restaurants et de plats. Les silences d'Atniel ne me dérangeaient pas. Je respectai sa solitude comme il respectait ma rêverie.
Notre prochaine destination nous sépara. Je retournais à Delhi alors qu'Atniel se dirigeait vers le Ladakh.
Quelques mois plus tard je reçus un mail de lui. Atniel était bien rentré en Israël. Il se rappelait avec bonheur notre marche sous la mousson et notre repas de pains. Il me souhaitait le meilleur, dans le futile comme dans l'essentiel.
Je félicitai mon intuition qui, une fois encore, ne m'avait pas trompée. Cet Israélien était vraiment un chouette gars.

Pour qui s'ouvre le voyage est un brassage, une magnifique opportunité de s'ouvrir aux autres, de se décrasser le cerveau et l'affectif. J'espère que jamais ma défiance envers autrui ne surpassera ma confiance.
Probable que non. J'ai fait trop de belles rencontres. 

1re photo de Marcel Bovis.

lundi 13 octobre 2014

La nuit et la mousson

Inde, août-septembre 2005.

C'était mon troisième voyage en Inde.
J'avais décidé de tracer la route seule. Je savais ce qui m'attendait, la folie et la splendeur de ce pays qui me souffletait, aller-retour, les yeux, le coeur, les tripes.
L'Inde fut la destination de mon premier périple. Une immense claque. Un uppercut qui m'inocula le "virus de la bougeotte", virus qui se muerait, des années plus tard, en viscéral besoin de quitter la France.
Mais en attendant, j'étais plantée sur un quai de Delhi, direction Haridwar. Ma destination finale était Rishikesh, une ville du Nord que je n'étais pas certaine d'atteindre avant le soir, tard.
Je déteste arriver de nuit dans une ville inconnue, emprunter les ruelles sombres à la recherche d'un hôtel, fourbue et lestée de mon sac. Je fuis les regards des hommes sur moi, sur ma peau et mes yeux trop clairs. La nuit les villes prennent d'inquiétants reliefs, et seul le jour a le pouvoir de chasser leurs ombres.

Le train, une longue chenille de métal hurlant aux fenêtres grillagées, accusait un sérieux retard. Rien d'étonnant. L'Inde, comme le voyage, apprend la patience.
Lorsque le train daigna enfin se montrer, je sautai dans mon wagon, fourrai mon sac entre deux compartiments et m'installai à ma place. Ma voisine était une jeune Indienne accompagnée de sa famille.
- Où est votre compagnon, Miss ?
- Je n'ai pas de compagnon. Je voyage seule.
- Seule ? Mais vous n'avez pas peur ?
- Euh... Non.
- Que vous êtes brave !
Je la détrompai. Brave, moi ? Pas plus qu'une autre. En tout cas pas davantage que ces nombreuses touristes sillonnant l'Inde en compagnie de leurs sacs à dos. En regardant par la fenêtre, je me sentis surtout inquiète.
La nuit était tombée, plus dense qu'un poing. Parviendrais-je aujourd'hui à destination ? Une fois à Haridwar, je devais prendre un bus, donc changer de gare. Sur mon plan, la gare routière ne semblait pas trop éloignée de la ferroviaire. Hors de question, cependant, de m'aventurer dans les ténèbres. Il me faudrait trouver un rickshaw et négocier le prix de la course, sans même être sûre qu'un bus roulerait encore à cette heure.
Décidément, je ne le sentais pas. Pourtant, j'hésitais. Rester en carafe si près du but, c'était bête.

Bref regard alentour. J'étais comme souvent la seule étrangère. Je décidai d'explorer les wagons voisins. Peut-être tomberais-je sur des routards qui se rendaient également à Rishikesh. Solidarité du voyage oblige, ils accepteraient sans doute que je me joigne à eux.
Sinon, tant pis, je dormirais en ville.
Un quart d'heure plus tard, je me rassis bredouille. Dans ce train qui n'en finissait pas, étais-je vraiment l'unique touriste ?
Oui, semblait-il.
Derrière les fenêtres la nuit était opaque, presque solide, un rideau de pétrole abattu sur la scène d'un théâtre. Les quelques lumières de la voie peinaient à le percer. Des milliers d'insectes tourbillonnaient dans leurs taches jaunâtres, flaques vivantes au milieu d'une lande morte.
- Haridwar, Haridwar ! m'annonça mon nouveau voisin, un homme âgé étonné, lui aussi, de mon périple en solo.
Le train ralentit. Les voyageurs se bousculèrent dans une joyeuse cohue de cris, de coups de coudes et de genoux, de bagages délogés à la va-vite de leurs compartiments. 
Tranquille sur mon siège, j'attendais. 
Je les laissai descendre, tous, guettant un touriste dans leur foule bigarrée. En vain. Je soupirai, résignée.
C'est alors qu'il apparut.
Jeune, grand et mince, la peau couleur d'amande sous une chevelure délavée. Un T-shirt maculé de poussière, des taches de rousseur et un beau visage. Un sourire franc et chaleureux, de ceux qui inspirent confiance au premier coup d'oeil.
Cet homme-là, je le sentais.
Je suivis mon intuition et me levai pour le héler.

L'étranger s'appelait Atniel. Israélien, il venait de terminer son service militaire et, comme nombre de ses compatriotes, s'accordait un long voyage dans la foulée**. Alors que la plupart des jeunes Israéliens se déplacent en groupes, Atniel préférait le tête-à-tête avec lui-même.
- L'idéal ! s'enflamma-t-il. Je vais où je veux, à mon rythme. Mon itinéraire, il s'adapte à ma fantaisie. Pas envie de parler, d'être aimable ? Aucun effort à fournir... J'apprécie ma solitude, en fait.
J'approuvai en convaincue. Mais pour Atniel qui chérissait tant sa liberté, ne serais-je pas un boulet ?
- Pas du tout ! Moi aussi je me rends à Rishikesh et, juré, me voilà ravi d'avoir de la compagnie.
Marché conclu, alors.

À la gare routière, nous grimpâmes dans un vieux bus. Décoration kitsch, rideaux matelassés à pompons, musique assourdissante qui dissuaderait quiconque de fermer l'oeil. Contre le pare-brise, une statue de dieu paré de couronnes de jasmin. Les chauffeurs conduisant leurs bolides n'importe comment, mieux vaut s'en remettre à la protection divine...
Où Atniel comptait-il dormir à Rishikesh ? Il l'ignorait. Il voyageait comme moi, sans plan préalable, ne dégotait une guesthouse qu'une fois à destination et demandait, toujours, à voir la chambre avant de payer. Précaution utile pour s'éviter les trous à rats, les draps dégoûtants et les remugles de sanitaires bouchés.
Nous feuilletâmes mon Lonely Planet, je lui traduisis les descriptifs des hôtels.
Propre, du cachet, personnel aimable et prix routards... L'un d'eux m'allécha. Son seul inconvénient ? Sa localisation un peu en retrait de la ville, sans autres guesthouses alentour.
- Allez, on tente ! s'emballa mon compagnon.
Lorsque nous descendîmes du bus, les ténèbres avaient encore gagné un cran. Disparus, la lune et son halo blafard. Je me félicitai de la présence d'Atniel. Sans lui, j'aurais eu peur. Je repensai à la jeune Indienne et partit d'un petit rire. Peur ? Au temps pour la fille brave qui ose voyager sans compagnon...
Mais je n'étais pas, oh non, au bout de mes surprises.


À suivre.

* Rickshaw (ou trishaw, tuk-tuk en Thaïlande et tricycle aux Philippines) : petite voiture propulsée par une moto (plutôt une mobylette !) ou un scooter. Non motorisée, elle est l'équivalent du pousse-pousse.
** En Israël, le service militaire est obligatoire pour les femmes et les hommes. Il dure 3 ans au minimum pour les premiers, 22 mois pour les secondes. Il est fréquent qu'ensuite, hommes et femmes partent en voyage, notamment en Inde.

Photos de Kevin Ooi, Wayne Miller, Saudek.
Pour la petite histoire, la première photo, taille géante, 
orne le salon de ma nouvelle maison.

dimanche 12 octobre 2014

Je suis une chaise

- Je voudrais être une chaise, dit Méline.
De l'autre côté de la planète, je ris. Mes yeux éclatent en milliers de pixels, un gris souris envahit ma bouche.
- Une chaise ?
Soudain l'image se fige. Me voici hilare pour dix bonnes minutes.
Dès que Méline raccroche, je lui envoie la photo de cette chaise, là, à gauche.
"Dans le mille ! me répond-elle aussitôt. Voilà exactement la chaise que je serais !"
J'ai aussi pensé à Higelin, Poil dans la main, mais cette chanson, Méline la connaît déjà :
"Un jour j'ai vu une chaise sur le trottoir /.../
Une vraie chaise de bar à putes
Une chaise à l'état brut
Qui avait dû en voir et en recevoir
Des culs..."
Et j'ai repensé à nos étés d'adolescentes, Sainte-Maxime Saint-Tropez Le Lavandou Bormes-les-Mimosas, à nos trajets dans la guimbarde de la mère de Méline.
À l'avant, Thiéfaine et Higelin s'égosillaient dans l'autoradio.
À l'arrière, Méline et moi, craquantes de sel et peaux tannées, gorgées de soleil et affamées de nos baignades.
Un jour sur une grande roue de la côte, une belle frayeur. Le manège s'immobilisa alors que nous étions tout en haut, dans une frêle nacelle chahutée par le vent.
Tombera, tombera pas ?
Certaines de mourir, nous nous regardâmes, pétrifiées, puis nous serrâmes l'une contre contre l'autre, intensément.
- Je t'aime ! hurla Méline dans mon cou.
- Moi aussi !
Et, dans un chuintement de métal, le manège se remit à tourner.
C'était le paradis, un fragile paradis voué à disparaître.

Méline et moi nous sommes rencontrées dans la cour de l'école primaire. Elle un peu timide, sur la réserve. Moi, infernal garçon manqué, poussant les p'tits gars du haut du toboggan et leur aspergeant les yeux de sable.
Comment, si opposées, sommes-nous devenues amies ? Aucune idée.
Mais je me souviens, oh oui, des après-midis de jeux dans le grenier de Méline. C'était le rituel des Barbie et des disputes. Moi qui méprisais les poupées, je faisais alors une exception. Et je voulais, bien sûr, la même Barbie que mon amie, encouragée par sa mère qui répétait :
- Alda est ton invitée, laisse-la choisir ! Tes poupées, tu les as toute l'année !
Mais Méline ne l'entendait pas de cette oreille. Elle attrapait la Barbie par les bras, moi par les jambes et chacune, nous tirions. Assez fort pour tester notre motivation, celle qui lâche a perdu, pas assez pour démembrer l'objet de nos convoitises. Souvent des claques et des jurons s'en mêlaient.
La deuxième dispute surgissait lors du choix du prénom. Méline voulait baptiser sa poupée du nom de sa mère. Et comme la mienne portait le même prénom, je clamais qu'ainsi ma poupée s'appellerait. Que cela plaise ou non à ma chère ennemie.
Le ton montait.
- Je l'ai dit la première !
- Non ! Tu mens !
- Non, c'est toi la menteuse !
Très vite nous nous battions à coup de cheveux tirés, de poignets tordus et d'ongles rentrés dans la chair. Si profondément que quatre ongles de Méline marqueraient mon bras pendant une année entière.
Nos parents n'ont jamais soupçonné notre violence. Elle les aurait terrifiés, sans doute.


Dès mes treize ans, j'ai suivi ma mère à Paris. Nouveau collège, nouvelles amies, nouvelles préoccupations, nouvelle vie... Méline et moi aurions alors pu, et si facilement, nous perdre de vue.
Cela ne s'est jamais produit.
À la vingtaine, mon amie "monta" à son tour à Paris. L'occasion était trop belle, presque inespérée.
Je sondai ma mère : accepterait-elle que j'habite avec Méline ?
Avec tout autre que cette compagne d'enfance, ma mère aurait sans doute refusé. Que je quitte le nid lui fendait le coeur... Mais sans surprise, elle accepta et je pris mon envol.
C'est donc avec Méline que je louai mon premier appartement.
Station Dugommier, cinquième étage, trois-pièces vieillot, mal isolé, mal insonorisé, doté d'un bout de balcon.
Le luxe pour moi à peine sortie du giron maternel. Cigarettes, whisky, confidences et films jusqu'à pas d'heure, éclats de rire et petits drames.
Une grosse dispute, un jour, me fit claquer à toute volée la porte de ma chambre. Coincée par l'impact, la main de Méline. Elle hurla. Ma colère fondit aussitôt en désolation et remords.
La réconciliation fut immédiate, elle jurant qu'elle n'avait pas si mal et moi pleurant sur ma bêtise.
J'avais un affreux chien que Méline sortait autant que moi, beaucoup d'amants et elle un seul petit ami. Qui est encore son compagnon aujourd'hui, un majeur tendu aux amours éphémères.
Elle affirme en riant qu'elle est "monobite", un terme qui fait les délices de nos conversations. Mon statut de "pluribites", jamais mon amie ne l'a jugé, et encore moins condamné.
- J'aime la jouissance libre, dit-elle. Et toi, tu es si libre que tu es presque mon modèle !
Le corps qui exulte, voilà ce qui réjouit Méline.

Mon amie aime les intérieurs rustiques, les meubles anciens, les bibelots et les tentures polis par l'histoire et le souvenir. C'est d'ailleurs à elle que j'ai pensé en visitant ma nouvelle maison.
Des objets hérités de sa famille ornaient sa chambre aux rideaux pourpres, étrange contraste avec la mienne si moderne et en désordre.
- T'es pas très douée pour le ménage... disait-elle en brandissant la serpillière et le balai.
- Nan, je suis une handicapée de l'aspirateur !
Pour vivre en harmonie avec moi, mieux valait ne pas être maniaque.
Je me souviens des courses géantes au supermarché discount, budget d'étudiantes oblige. De ce sac de voyage bourré de victuailles que nous portions à deux et à grand-peine, chacune arc-boutée sur une lanière.
Je me souviens de nos dimanches aux Puces, de ces monceaux de vêtements que nous tournions et retournions à la recherche de perles rares. Cette mode, à présent du dernier chic, s'appelle vintage. Vintage... Le mot nous aurait beaucoup amusées, à l'époque.
Je me souviens de Charlie, l'amie paumée de Méline, une brunette apprentie-comédienne qui soignait sa dépression au Prozac. Charlie cherchait à se loger à Paris sans trouver de studio à son goût. Elle arriva chez nous avec deux valises, pour quelques nuits de dépannage, et s'incrusta trois ans.
Très vite Méline ne supporta plus Charlie, ses humeurs en dents de scie, ses mensonges incessants, l'obsession qu'elle vouait à son image, sa manie de vider le frigo et de piquer nos affaires.
Très vite l'atmosphère tourna à l'orage, un orage que j'échouai à apaiser.
Puis Méline partit.
Puis je déménageai, encore.

Station Jaurès, un deux-pièces biscornu à conquérir à la force du mollet. Méline n'a jamais posé les pieds dans ce nid d'aigle. Nous nous téléphonions toujours, peut-être moins souvent.
Mon amie fut la seule à me rendre visite dans mon nouveau "chez-moi", une bâtisse giflée par les vents au fin fond de la lande bretonne. Rude contraste avec ma vie parisienne si urbaine, affairée, occupée.
Méline aima aussitôt ce paysage du bout du monde, la plage déserte et la mer torturée aux reflets gris. Elle fut conquise, aussi, par l'un des chiens de la maison. 
- Je le regarde et je vois une personne ! disait-elle.
D'une délicatesse toute féline, à l'intelligence affutée et au regard perçant, Beltenn n'était en effet pas comme les autres.
Puis je quittai mon compagnon et retournai à Paris.
Puis Méline eut des enfants.
Puis je me mis à voyager, de plus en plus.
Nos vies si différentes auraient pu nous séparer. Elles nous rapprochèrent.
Pour l'aînée de Méline, je suis "la femme aux longues bottes", une Amazone qui s'invite trop rarement chez elle.
Méline et ses filles suivent mes périples depuis leur cuisine. Une carte géante y est punaisée, sans doute un peu en mon honneur. En voyage je leur achète des babioles, un éventail japonais, un kaléidoscope, des bijoux indiens, des cartes postales thaïes...
Il paraît que ces colis font leur bonheur. Ils contribuent en tout cas au mien.
Comme Méline, tout éloignée qu'elle soit. Être loin n'empêche pas d'être proches.

2e photo de Dru Donovan ; dernière photo d'Abbas. 

La chanson d'Higelin :



samedi 30 août 2014

Feu mon amour, toujours, encore, enfin

En fermant mon ancien blog, j'ai remis le nez dans de vieux articles, et ces articles m'ont menée aux commentaires. J'ai relu un échange avec Stan, Slev et Ordalie. D'avis que certains billets étaient publiables, ils me poussaient à en faire quelque chose. Un recueil, par exemple.
L'idée a-t-elle surgi avant ou après ?
Je ne sais plus. Mais le fait est que, à des années de distance, leurs encouragements ont ricoché sur mon présent pour me donner un nouveau souffle. Ils m'ont aussi remis en mémoire tous les amis, les amants, les professeurs et les lecteurs anonymes qui ont davantage cru en moi que moi-même. Et ma frustration, mon mécontentement, ma colère à les décevoir.
L'écriture personnelle devenue livre, c'est par ma faute ma baleine blanche, mon Grââl inaccessible.
Il fallait que ça change. 

Le dossier était là, dans mon ordinateur, intact, comme m'attendant depuis toujours. Je l'ai rouvert, un peu méfiante. Il contenait une dizaine d'histoires. Certaines courtes, d'autres très longues. Certaines brutes, telles que publiées sur le blog ; d'autres en cours de réécriture ; d'autres, enfin, intégralement terminées.
J'ai commencé par les dernières. Pour une maniaque comme moi, obsédée de la virgule et compulsive du synonyme, le définitif d'il y a trois ans n'est plus le définitif d'aujourd'hui. J'ai repassé la moitié des textes au crible, coupé, raboté, poli, recloué.
Dix jours de travail intense. De quoi m'avouer satisfaite, pour une fois.


N'empêche que la vérité était ailleurs. Dans l'évidence que, ce document-là, je ne cessais de lui tourner autour tout en l'évitant. Aimantée et repoussée par lui avec une force égale, réservant toujours à demain l'immersion, le grand chantier.
J'avais peur, je crois. Peur de replonger dans la tourmente des mois hantés par un seul homme, par ses yeux, son sexe, sa peau. Peur d'en ressortir exsangue. Peur de découvrir que notre histoire, je l'avais mal écrite, ratée du début à la fin aussi bien sur papier que dans la vraie vie.
C'est un message de Marie qui servit de déclic. Feu mon amour... avait-elle jadis tapé avec trois petits points. Touchée par ces billets, elle avait tenu à me le dire, et sa gentillesse n'était pas tombée dans l'oreille d'une sourde. Je pensais aussi à Slev, à ses généreuses corrections sur un roman inachevé.
Il n'y eut alors plus de demain.
Sans plus aucun délai, j'avais rendez-vous avec Feu mon amour.

Trois heures-onze heures, midi-minuit... C'est étrange de replonger avec tant intensité dans le passé, de s'user les yeux sur un cimetière de pages. Quasi schizophrène, à dire vrai. Je suis à nouveau cette femme qui a follement aimé un homme qui ne l'aimait pas. Aujourd'hui, cet homme, je ne l'aime plus.
Je suis à nouveau cette femme qui veillait pour rédiger et recevoir en retour des messages-fleuve. Aujourd'hui, nous ne sommes plus en contact. 
Je suis à nouveau cette femme fraîchement opérée, brisée par une rupture ni très glorieuse ni très propre. Aujourd'hui, j'ai recollé les morceaux et bâti une vie différente. Une vie qu'à l'époque, je n'imaginais même pas.
Je suis à nouveau cette femme alors que je suis devenue une autre, une autre que cet homme aurait sans doute préférée.
Je suis aujourd'hui cette femme qui rouvre notre correspondance, cent-vingt pages dont je n'ai jamais eu le courage de me défaire. Ma mémoire en avait effacé certains bouts et préservé d'autres, si vivaces qu'ils pourraient dater d'hier.
Étrange de reparcourir nos espoirs, nos promesses et mes larmes avec autant de détachement.
Étrange d'habiter de ma nouvelle maison un espace-temps révolu. Étrange de retourner en France depuis la Malaisie. À l'époque j'occupais un petit deux-pièces parisien, je grelottais en hiver, je fréquentais les soirées BDSM, j'avais les cheveux mi-longs, les idées peut-être plus courtes et sûrement moins de cernes.

Kelvin dit que me consacrer à ce texte me provoque "des sautes d'humeur". Que ça me rend tour à tour tendre et agressive, heureuse et déprimée, suractive ou léthargique. Que j'en perds et le nord et ma solution de continuité.
Je ne crois pas. Feu mon amour n'y est en vérité pour rien et l'écriture pour tout.
Écrire est une tâche lente et fastidieuse, un processus retranché des autres et du monde, une besogne qui happe autant qu'elle obsède, une ascèse qui mêle le jour et la nuit.
Le jour j'écris à ma table et la nuit j'écris en rêve. Je ne dors que d'un oeil en me récitant des pages de texte. Je me réveille des mots collés aux paupières, des phrases coincées en travers du gosier. Au matin, épuisée, j'ai tout oublié et je fulmine.
Vissée à mon coussin, je fume comme un pompier et sue comme un déménageur. Je traque les répétitions et chasse les fautes d'orthographe. Je parle tout haut et rigole toute seule. J'ai des accès de doute et des joies stupides. Le mot juste me ravit. Une belle métaphore me met en extase. Un problème de narration résolu et c'est l'orgasme.
Je tordrais le cou à cet auteur qui, un jour déjà lointain, m'a affirmé :
- Il n'y a pas d'écrivain heureux.
(Non que je me considère comme un écrivain. Être une femme qui écrit, c'est déjà pas mal.)
Manger, boire, me laver ? Des corvées car il faut s'interrompre au risque de perdre le fil.
Faire les courses, la vaisselle et la lessive ? De pures pertes de temps.
Enfermée dans ma tour de mots je me rêverais bionique, infatigable, sans besoins. Impossible. Alors je me force, pour mon propre bien. J'assure le quotidien, je sors un peu, je discute, je regarde des films. Je me surprends même à y trouver du plaisir. Avant, je n'aurais éprouvé qu'ennui et frustration.

Avant, retourner à cette histoire d'amour m'aurait mise par terre, je crois. En supprimer des paragraphes aurait rimé avec amputation. En altérer des parties, avec trahison. Quant à y ajouter des épisodes, avec impudeur.
Amputation, trahison, impudeur... Aujourd'hui je m'en fiche. J'écris mon ancien moi (presque) comme s'il appartenait une autre. Je me recrée des talons aux cheveux comme pour un éloge funèbre. Souvent ça m'émeut. Souvent je souris. Et toujours je me rappelle, mais sans amertume ni colère.
Loin de me transformer en harpie, Feu mon amour me vide en m'emplissant, range mon désordre et nettoie ma merde.
Je me délivre. Je fais la paix, enfin. Et ça, ça soulage jusqu'aux os.
Seul bémol ? Mon départ en Indonésie dans neuf petits jours. Je ne suis pas certaine d'arriver à boucler le texte avant.
Il faudrait, pourtant.

Photo de Yves Marchand et Roland Meffre. Montage de Thomas Allen.

vendredi 29 août 2014

Drôle de compliment

J'ai choisi une robe fuchsia, une ceinture grise et un collier en argent. J'ai brossé mes cheveux qui atteignent à présent le milieu de mon dos. J'ai mis du noir sur mes cils, de la terra cotta sur mes pommettes et du rose sur mes lèvres.
J'ai descendu un bout de rue pour arriver à la boutique de Lili. J'y suis entrée avec un grand sourire.
Lili s'est figée et m'a regardée bien en face avant de s'exclamer :
- Oh, que vous êtes belle aujourd'hui !
Mon sourire s'est élargi, un brin étonné. Se laisser aller à des commentaires, ce n'est pas tout à fait le genre de Lili. Et tandis que je lui souriais de toutes mes dents, ses yeux me fixaient avec plus d'attention.
Un froncement de sourcils.
- Oh, c'est que vous avez changé de fond de teint, non ?
Un de mes ex disait : "Quand tu as le choix entre deux interprétations, prends toujours celle qui t'arrange."
Dont acte. J'ai opté pour le compliment.
(Et non, je n'avais pas changé de fond de teint.)

Photo de Horst P. Horst.

jeudi 28 août 2014

L'espoir au coin de la rue

Le magasin de Lili a un nom destiné à lui porter chance : Hope Mart. Il est l'équivalent, en France, du "petit Arabe du coin", au Canada du "dépanneur indien" et aux Philippines du sari-sari. 
Riz, taille-crayons, légumes, levure à pain, boissons, épices, shampooings, couple-ongles, paracétamol, cigarettes... On y trouve de tout ou plutôt, on n'y trouve rien. Les marchandises débordent des rayons dans un indescriptible désordre, montent à l'assaut du plafond, des étagères rajoutées à la va-vite et du comptoir.
Pour parvenir aux frigos, il faut se frayer un chemin entre les caisses de livraison encore pleines. C'est rarement Lili qui les vide mais les clients qui, self-service oblige, piochent dedans.

Du matin tôt au soir tard, Lili trône derrière son comptoir. Reine incontestée de son royaume, elle arbore de fines lunettes dorées et des habits défraîchis. J'admire sa simplicité, sa force de travail et sa mémoire sans faille. Derrière des boîtes de conserve ou devant le troisième sachet à gauche du dernier rayon de droite, Lili a en tête l'exacte cartographie de ses marchandises. 
Souvent ses enfants sont là pour l'aider. Deux ados, un garçon et une fille qui lui ressemblent autant qu'ils s'ennuient. Juchés sur les caisses ou un vague tabouret, ils lisent, dessinent, bâillent ou contemplent le temps passer. Sûr qu'ils rêvent d'autre chose. S'amuser avec les copains, par exemple. Mais voilà, Hope Mart, petite entreprise qui ne connaît pas la crise, est avant tout une affaire de famille.
Lili est-elle mariée ? Sans doute, mais jamais je n'ai aperçu sa moitié.
Lili est et reste Lili, un singleton féminin aux commandes d'une caverne d'Ali Baba. 


Lili fut mon point d'entrée dans le quartier. Il y a six mois j'entrai dans son petit domaine ouvert à tous les vents. En milieu d'après-midi, il était bondé. Pressée par un Chinois sans âge et une jeune mère de famille, je fis la queue entre les patates et les bouteilles de Coca.
Une fois à la caisse, je m'exclamai :
- What a busy shop you have !
Lili acquiesça, flattée, non sans me gratifier d'un regard curieux. Résidentiel, privé de cafés à la mode et de boîtes de nuit, notre quartier est peu fréquenté par les expatriés. Et moi, trop blanche malgré le bronzage, trop blonde et trop bien vêtue, j'étais comme une erreur dans le voisinage.
Lili ne me demanda rien, pourtant, et sa discrétion me fit sourire. C'est souvent à des détails qu'on perçoit que notre vie, son décor et son cours ont changé. Irrémédiablement.
Le silence de Lili était un de ces "détails".

Aux Philippines mon exotique présence aurait déjà essuyé une triple salve de questions :
Qui étais-je ? D'où venais-je ?
Avais-je déménagé ici ? Oh, et depuis quand ? Et pour combien de temps ? Dans quel immeuble, quelle maison ? Seule ou avec mon mari ? Et mes enfants, alors ? À combien se montait le loyer ?
Et mon job, en quoi consistait-il ? Il payait bien, au moins ?
"Ne pose pas de questions, je ne te raconterai pas de mensonges..." La sage mise en garde d'un ex me revint en mémoire.
Aux Philippines je mentais, presque en permanence. Sur mon loyer indécent pour un pays pauvre. Sur mon travail, mes revenus, ma situation familiale, mes voyages... La sincérité ne m'aurait apporté que des ennuis. L'étiquette de blanche riche (déjà apposée, sans doute). Un cambriolage en mon absence (déjà vécu, sauf que j'étais dans la maison). Des rôdeurs autour de chez moi (déjà vécu, aussi).
Du harcèlement quotidien, en somme.


Michela était une des rares à connaître la vérité. Parce que lui mentir, c'était trop compliqué. Parce que mes mensonges n'auraient de toute façon pas réussi à donner le change.
Comme Lili, Michela tenait un sari-sari à côté de chez moi. Sauf que son commerce était encore plus près, juste au bout du chemin de terre qui menait à la route.
Assise derrière son comptoir bancal, Michela s'offrait les premières loges sur mes allers et venues. Elle me scrutait seule ou accompagnée, abattue ou guillerette, les bras vides ou chargés de course.
Elle tenait le décompte de mes passages à la ville voisine, des vêtements que je portais et de ceux que je donnais à laver. Elle m'informait des robes qui me flattaient et de celles qu'elle préférait.
Elle connaissait le nom de mes amis et le visage de mes amants. Enfin, pas de tous, car certains repartaient sans moi au petit matin.
Et quoique témoin privilégié de mon quotidien, Michela demeurait curieuse, d'une curiosité de chatte jamais rassasiée.
Comptais-je me rendre à la plage aujourd'hui ?
Qu'avais-je mangé ce matin ? Cuisiné ?
Et ce joli collier, combien il m'avait coûté ?

Au début j'appréciais Michela, ses airs ingénus et ses rires frais. Ses questions indiscrètes m'amusaient. Je n'y voyais pas malice. J'y répondais volontiers ou à dessein de travers, ce qui la mettait en joie.
- Mais pourquoi tu achètes autant de cigarettes ?
- Parce que je les collectionne, Michela. Et d'après mes calculs, il me manque deux mille pièces.
- Tu crois en Dieu ?
- Si Dieu existait, mon propriétaire arrêterait de louer ses villas à des Chinois ! Ils débarquent à dix, ils rotent, ils pètent, ils hurlent d'une terrasse à l'autre... Un raffut du diable, crois-moi !
Quand les questions m'irritaient, je les balayais d'un revers de main, la mine mystérieuse. Michela ne semblait pas s'offusquer de mes refus. Aux Philippines les contours de l'intimité n'épousent pas les mêmes courbes qu'au Japon, en France ou en Thaïlande.
Mes conversations avec Michela avaient des airs de jeu pour rire, d'inoffensive comédie sociale. Et souvent, elle était la seule personne à qui, de journées entières, j'adressais la parole.


À côté de Michela la Philippine, Lili la Malaisienne est une tombe, un barrage de retenue, une forteresse de silence. À part tenir une boutique remplie de biens de première nécessité, ces deux femmes ont peu en commun. À commencer par leur façon de me parler, façon en partie dictée par la culture de leurs pays respectifs.
Encore un de ces "détails" révélateurs d'un radical changement de décor.
Par exemple, il arrivait que Michela m'accueille d'un petit cri de joie. Dans la bouche de Lili un tel cri semblerait incongru, déplacé. Impensable, même.
Avant de me servir Michela papotait. Il y avait ses fameuses questions, bien sûr, mais aussi un pêle-mêle de tout et de rien, fatras de considérations météo doublées du menu du jour.
Lili, elle, ne gaspille pas une minute.
- What do you need today ?
Son "Bonjour" vient après ou pas du tout. Aucune importance. Lili n'est pas impolie, juste efficace, et ses quelques prévenances m'enchantent.
- Tenez votre sac bien serré, surtout ! Dans la rue, il y a des pickpockets !
J'acquiesce pour repartir comme une petite vieille, mes courses plaquées contre la poitrine.


Une unique fois, Lili me retint pour bavarder. C'était après la catastrophe en Ukraine, lorsqu'un avion de Malaysian Airlines transportant des civils fut abattu.
- Les pauvres, pauvres gens... répétait Lili les larmes aux yeux. Horrible ! Et avec la disparition du vol MH370, ça fait deux crashes pour la compagnie nationale. Elle ne va pas s'en relever, c'est sûr ! Les pauvres, pauvres gens...
Je serais volontiers restée à écouter Lili, à la consoler peut-être.
Mais cette seule fois-là, j'ai dû m'enfuir. Le tonnerre grondait au-dessus des immeubles. Garé en double file devant la boutique, Kelvin m'attendait.

Un sac et quelques sous, voici d'ailleurs venue l'heure de rendre visite à Lili. Ma collection de cigarettes a besoin de nouvelles pièces.


Dernière photo de Brassaï.

dimanche 24 août 2014

Les daims carnivores

Japon, parc de Nara.


Le parc de Nara est célèbre pour ses daims. Il en abrite plus d'un millier en semi-liberté. L'allée menant au temple Todai Ji semble être un de leurs repaires favoris. Là, des échoppes vendent des paquets de "biscuits pour daims", et là, des nuées de touristes les achètent.
Sur les pelouses jouxtant le temple, daims et humains cohabitent en paix. Curieux, les seconds s'approchent. Nonchalants, les premiers se laissent caresser. Une fois satisfaits ou ennuyés, ils prennent le large sur une autre pelouse.

Dans tout le parc téléphones et appareils photos crépitent. Face à moi, un marié immortalise le faon qui renifle son épouse en robe meringue et vieilles baskets. Plus loin, un vieux mâle tente d'échapper au Chinois qui l'a choisi pour son selfie.
L'atmosphère est bon enfant, un coin de ciel bleu dans une radieuse journée de printemps.
Dans l'allée du temple, c'est une autre histoire. Dès que les animaux trottinent dans leur direction, des Japonaises s'en écartent en poussant de petits cris d'effroi. D'autres s'enfuient, leurs affaires plaquées contre leurs poitrines. Pour un peu, elles défendraient leurs biens et leurs personnes à coups de sac à main.
Peu charitable, je ne cesse de rire. 
- Avoir peur d'un singe, d'un chien ou d'une vache, je comprends... dis-je à Kelvin. Mais comment, comment peut-on avoir peur d'un daim ?


Une Australienne entre deux âges m'approuve.
- Je ne comprends pas non plus... Ils sont bizarres, ces Japonais !
Elle et moi tombons d'accord : végétarien, ruminant et pacifique, le daim et son mètre au garrot sont par essence inoffensifs. Quémandeurs et collants, certes, dès qu'ils avisent un biscuit, mais qui pourrait blâmer leur gourmandise ?
- Tu veux leur donner à manger ? me propose Kelvin en se dirigeant vers une échoppe.
Je n'ai pas le temps de répondre qu'il a troqué quelques yens contre un paquet de biscuits. Aussitôt les daims affluent en se poussant à qui mieux mieux. Poussé de droite et de gauche, Kelvin tangue jusqu'à moi pour se débarrasser des friandises.
Et là, je ne ris plus du tout. Je comprends.


Les daims se sont jetés sur moi et maintenant, ils luttent pour m'arracher les gâteaux. Je les en prive ? Ils protestent. Ils me lancent des coups de tête. Ils me bousculent à me faire tomber. Mais surtout, ils me mordent. Leurs solides dents traversent sans peine le tissu léger de ma robe.
Envolé, mon désir de ne donner qu'aux plus jeunes et aux plus frêles. Évanouie, ma soif d'équité. Malmenée en tous sens, je distribue mon bien au hasard.
Un gros mâle m'attrape cruellement la taille. Je crie de surprise. J'ai mal et surtout, je commence à avoir peur.
Il faut agir, vite. Je pense d'abord à me délester du paquet. Une fois la nourriture à terre, les daims se détourneront de moi et je serai sauvée.
Non. Pas mon genre, la défaite honteuse. Je préfère le combat.


Haut les coeurs ! Campée face à mes assaillants, je tente les repousser. Peine perdue. Leurs mufles et leurs bois m'encerclent, m'obligent à battre en retraite, me bloquent le passage.
Je m'essouffle tandis que, de son côté, la meute ne montre aucun signe de fatigue. Elle semble au contraire plus fringante que jamais et surtout, plus nombreuse. De seconde en seconde, ses rangs grossissent d'individus décidés à en découdre.
Acculée à une rigole, je ne peux plus bouger.
Si je recule, je tombe. Si j'avance, je me fais écharper.
Les carottes sont cuites, c'est la fin des haricots.
Pour un peu, je jurerais que mes adversaires suivent un plan bien rôdé, une tactique machiavélique destinée à m'arracher mes galettes.
Une percée, enfin.
Je m'élance pour courir, courir droit devant moi. Une marée de daims galope à mes trousses, me rattrape et me mords les fesses. Je beugle ma douleur, ma frustration et mon impuissance. Je tape sur une tête, une croupe, un dos. Je hurle "Non ! Non !".
Et, au cas où mes poursuivants comprendraient le français, j'ajoute :
- Assez ! Laissez-moi tranquille ! Allez-vous en !

Kelvin, hilare, contemple ma déroute. Il n'est pas le seul, loin de là. En me tournant je remarque les dizaines d'objectifs braqués sur ma personne.
Des touristes me prennent en photo. Deux Japonaises me filment avec leurs téléphones. Un grand-père me montre du doigt à ses petits-enfants.
Je dois être l'exemple de quelque chose, mais de quoi, au juste ?
Point de mire de tous, j'ai honte, le coeur qui bat la breloque, les joues qui s'embrasent et les jambes qui flageolent. Mon seul soulagement ? L'Australienne n'est pas là pour rire de ma déconfiture.
Alors qu'un daim engloutit mon dernier biscuit, je me fais une promesse solennelle : ne plus jamais me moquer.
Ne-plus-ja-mais-me-mo-quer.

Photos de Mr K.
Bien que fort réussies, elles ne reflètent pas,
hélas, l'extrême violence des scènes décrites (ah, aïe, ouille !).